Les indulgences

L’environnement ? Ce n’est pas un bac à recyclage. Ce n’est pas un petit geste. Ce n’est pas un chantier déplacé pour sauver la couleuvre brune. Ce n’est pas une gang de hippies qui portent des bobettes en chanvre bio. Ce n’est surtout pas la caricature que cette image en fait.

L’environnement, c’est une idée de ce monde comme le décor d’une autre idée : le bien commun, qui lui n’est pas l’accumulation de nos petits besoins individuels.

Oui, besoins. Puisque nous ne faisons plus la différence entre ceux-ci et nos envies. Oui, besoins. Parce que ces envies sont constitutives, elles disent ce que nous sommes, et surtout qui nous sommes. La consommation est existentielle.

Tout commence là. Dans la confusion entre ce qui est bien pour soi et pour tous, entre ce qui nous est utile et nous définit, et cette accumulation d’objets qui s’ensuit, et confine le plus souvent au ridicule nos velléités environnementales. Et peut-être plus encore nos petits gestes dont on se leurre qu’ils deviendront grands : l’immense bac à recyclage qui déborde n’est pas le signe d’une meilleure conscience écologiste.

C’est la culture de consommation qui se donne bonne conscience.

Une culture où il ne s’agit pas que d’acheter des choses, mais de toujours les obtenir pour moins cher. Une culture où l’écologie est écrasée par l’économie, devenue l’accumulation de bouts de chandelles.

Je suis allé dans un Costco aux États-Unis il y a quelques semaines. En payant la facture, j’ai capoté : à l’épicerie où je vais ici, en achetant ma viande chez le boucher local, je paye plus du double. Ayant oublié ma serviette, je suis entré dans un Walmart pour m’en procurer une : 3 $. J’ai fait des blagues tout le reste de la semaine en disant qu’au moins six Chinois avaient dû périr pour que je puisse l’acheter à ce prix.

Vous, c’est le recyclage. Moi, c’est l’humour noir qui est le refuge de mes culpabilités.

Tout ça pour dire que ces économies ont un prix, mais que souvent, ce n’est pas nous qui le payons. Du moins, pas directement.

Faut voir les photos d’Edward Burtynsky, mais aussi le film qu’on a fait sur son travail, pour mieux comprendre ce que je veux dire. Dans Manufactured Landscapes, on suit l’artiste dans ce qui constitue l’habituel sujet de son travail : l’environnement défiguré par l’industrialisation dans ce que le désastre a d’esthétiquement beau, ce qui le rend encore plus terrifiant. Comme ces photos, prises à Sudbury, par lesquelles je l’avais découvert, et qui exposent la troublante beauté du désastre écologique qui résulte de la séparation du nickel d’avec les autres métaux qui s’y mêlent à l’extraction. On dirait des coulées de lave qui luisent dans la nuit.

Dans Manufactured Landscapes, on suit Burtynsky au Bangladesh, où l’on dépiaute d’immenses pétroliers. Dans des villages entiers qui sont contaminés par les déchets d’ordinateurs et de téléphones cellulaires que l’on démonte pour quelques milligrammes de métal précieux. Puis, finalement, en Chine. Là où s’assemblent les morceaux de la consommation à bas prix.

Des plans fixes de gestes répétitifs, des plans-séquences qui montrent l’étendue de ces fabriques à objets jetables, des plans larges, en plongée, qui exposent le fonctionnement de ces villages industriels.

Des villages dont on sait qu’ils sont désormais assez nombreux pour éteindre le soleil des grandes villes avec leurs fumées. Pour scrapper la santé de populations entières.

C’est le coût véritable de ma serviette à 3 $. Du ventilateur à 15 $. Et même, désormais, des vêtements de designer, des meubles de luxe, de nos vélos prétendument écolos, de la bouffe en canne du Dollarama.

Mais vous le savez. Comme tout le monde.

Sauf que rien ne changera. Le problème n’est pas dans le bac. Pas dans les poubelles. Il est dans les têtes. Au coeur d’une économie qui ne saurait accepter l’unique possibilité d’améliorer le sort du monde : la décroissance. Le renoncement aux mille babioles qui encombrent nos existences en même temps que cet encombrement les définit.

La croissance, toujours. Obsession de ceux-là mêmes qui montent au créneau pour défendre l’austérité budgétaire, nécessaire au bien-être des générations futures et dont on oublie du coup qu’elles devront aussi vivre quelque part.

L’économie. Religion économique qui renvoie celle de la prière des conseils municipaux là où elle loge depuis longtemps, sans que quelques nostalgiques s’en aperçoivent : au folklore.

L’écologie est une encyclique. Une circulaire de mise à jour. Ne changez rien, surtout. Contribuez à l’effort commun, mais en vous sentant un peu honteux. Sachez, chères ouailles, que les indulgences s’achètent en mettant simplement les rouleaux de papier-cul ailleurs qu’aux ordures.

Au nom de Visa, Mastercard et Accord D. Amex.

À voir en vidéo

3 commentaires
  • Lucette Lupien - Abonnée 18 avril 2015 09 h 24

    Manufactured Landscapes

    Juste un rappel que ce film a un réalisateur et qu'en l'occurence ce réalisateur est une réalisatrice, Jennifer Baichwal, une jeune femme très réputée et très préoccupée des causes écologiques. On entend beaucoup parlé des documentaires coup-de-poing qui dénoncent des situations intolérables et de leurs réalisateurs-vedettes, mais ici, on est plutôt hypnotisé par ces images qui n'ont pas besoin de mots. Je crois que ça nous touche beaucoup plus profondément.

  • Nadia Alexan - Abonnée 18 avril 2015 16 h 46

    Les indulgences

    Excellent article. Bravo M. Desrosiers. Il faut absolument parler de décroissance, si on veut sauver la planète.

  • Patrick Boulanger - Abonné 20 avril 2015 19 h 54

    Je seconde Mme Alexan : votre chronique est particulièrement bonne M. Desjardins. Je vais même la découper pour la garder (je n'ai pas fait cela souvent dans ma vie).