L’ogre

Victor-Lévy Beaulieu signait des livres de son stylo-feutre alors que se pressait tout autour la cour de ses admirateurs. « Viens, on va aller dire bonjour à Victor-Lévy », m’avait dit Gaston Miron. À la vue de Miron, VLB avait bondi de sa chaise pour se retrouver d’un coup à genoux devant le poète, répétant ainsi prosterné : « Maître, maître, maître ! » Miron éclata d’un grand rire tonitruant, afin de dissimuler son malaise devant pareil théâtre, lui qui se battait pour que les siens se tiennent debout.

Le véritable maître de VLB ne fut jamais Miron, ni même Ferron qu’il admire tant à raison. Pour seul maître, VLB n’eut que la littérature, vaste univers dans lequel flotte à l’aise toute sa démesure.

VLB avale la littérature comme un ogre ses enfants. Selon une discipline de fer qu’il s’est fixée une fois pour toutes, il avance sans souffler, jour après jour. À lui seul, il est une usine dont la qualité de la production fait souvent pâlir par comparaison celle de nombre de nos petits moulins à mots portés par les seuls vents du moment. Mais je me demande au fond si le travail énorme qu’il s’impose depuis des décennies ne lui plaît pas davantage que tout le reste.

Dans son nouveau pavé intitulé 666 Friedrich Nietzsche, VLB affirme que le philosophe allemand « disait de ses livres qu’ils n’étaient pas faits pour être lus hâtivement d’un bout à l’autre, ni pour qu’on en fasse la lecture à haute voix ». Il en va de même assurément pour ce livre dont le nombre de pages est plus de deux fois supérieur au chiffre du titre, comiquement satanique.

En couverture, Nietzsche à côté de VLB. Cet immense « dithyrambe beublique » constitue autant un hommage à la propre histoire de l’écrivain qu’à celle du philosophe allemand, selon un procédé associatif qui n’est pas du tout propre à VLB. Considérez par exemple le cas de Dany Laferrière : à force de gonfler ses sorties médiatiques de citations de Simone de Beauvoir, Cocteau, Malraux, Chateaubriand ou de qui sais-je encore, il a fini par se hisser jusqu’à leurs pieds et donner de la sorte l’impression qu’il marchait dans leurs traces. À tout un monde habitué à regarder bien bas, s’adjoindre ainsi le concours de gens qui ont assurément de la hauteur aide à soudain trouver la sienne confirmée.

Depuis 1968, VLB a publié plusieurs livres selon ce procédé, sans qu’on puisse douter de sa passion véritable pour ses sujets. De ses visites aux grands monuments des lettres, VLB rapporte des calques qu’il superpose à sa propre histoire, lui permettant ainsi de faire voir Hugo, Voltaire, Tolstoï, Ferron, Kerouac, Joyce et d’autres tels des phares voués à éclairer sa traversée d’un Québec fantasmé.

Au fond, VLB parle toujours davantage de lui que des personnages sur lesquels il monte pour satisfaire son insatiable envie de voir plus haut. Si haut perché, il semble se donner volontairement le vertige à force de tourner sur lui-même pour embrasser de son regard tout l’horizon. Entraîné dans ce regard panoramique, le lecteur est vite conduit vers mille sujets, évoqués sur diverses tonalités. D’un livre à l’autre, l’histoire personnelle de VLB se trouve souvent revisitée, dans un chant lancinant qui n’est pas sans faire songer à celui qu’employait déjà Homère. Au final, ce ne sont donc pas tant des analyses de ses héros que donne à lire VLB, mais plutôt des portraits composites où le sien se superpose étroitement aux leurs par des jeux de correspondance plus ou moins savants.

Dans le genre, son James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots était prodigieux. Mais le chef-d’oeuvre de VLB reste pour moi son Monsieur Melville, tout entier consacré à une plongée en apnée dans l’univers de cette baleine littéraire. « Tout ce qui touchait de près ou de loin à Melville m’intéressait, rappelle-t-il d’ailleurs dans son 666 Friedrich Nietzsche,et Billy Budd forme avec Moby Dick et Bartleby l’écrivain, ce que la littérature américaine du XIXe siècle a produit de plus fabuleux, l’épique et le lyrique ». Est-ce en raison de cette admiration américaine fondamentale qu’il y a toujours beaucoup de ces mêmes ingrédients dans ses propres livres ?

Tel un Balzac toujours prêt à lancer un nouvel appel à l’aide pour financer ses rêves, VLB en est arrivé à coup de souscriptions à publier son nouveau monstre. Depuis des jours, je me laisse dévorer par ce livre qui m’avale.

Dans Charivari et justice populaire au Québec, un livre majeur de l’historien René Hardy que je lis en alternance avec 666 Friedrich Nietzsche, il est écrit qu’en 1880, à Saint-Jean-de-Dieu, une part importante de la population refusait jusqu’à la structure étatique. On se croirait au milieu d’un élan étudiant présent. Des citoyens se rendent en force au conseil municipal pour le disperser. Il y a même un complot pour saccager les magasins de Trois-Pistoles, ville voisine, fief désormais de VLB qui en a donné le nom à sa maison d’édition.

Peut-être VLB a-t-il hérité du caractère insoumis et quelque peu emmêlé de ceux qui vivaient par là-bas avant lui ? Je note avec un léger sourire que ce diable d’homme, toujours si enclin à défendre la souveraineté de l’écrivain, n’accorde pas le moindre crédit aux photographes et artistes dont les travaux ornent pourtant son livre, à l’exception notable de Maurice Perron qui, anarchiste à sa façon lui aussi, était un des signataires du Refus global de Monsieur Borduas. L’ogre avale tout.

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4 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 13 avril 2015 01 h 13

    Des amoureux fous des bêtes

    Faute d'avoir un pays, n'est ce pas un peu québécois d'etre un peu touche a tout, fascinant ces hommes qui compensent par une certaine érudition, adolescent ces hommes me fascinaient, bon, depuis j'ai compris que c'était tout simplement une facon d'exister, peut etre pour combler une forme de désespoir, n'est-ce pas justement le cas de Wilhem Frederic Niertzchee, bizarre qu'avec le temps, ils deviennent tous des amoureux fous des betes.

    • Clermont Domingue - Abonné 13 avril 2015 11 h 28

      Je vous donne raison. J'ai hiverné un troupeau de dindes sauvages. Elles vont bientôt partir pour faire leur nichée. Elles vont me manquer...

  • Jean-Guy Aubé - Abonné 13 avril 2015 10 h 39

    une pièce oubliée

    Lorsque j'étais au Cegep, nous avions monté, comme travail de session, la pièce de théâtre de Léandre Bergeron "L'histoire du Québec en 3 régimes" inspirée de son "petit manuel d'histoire du Québec. Dans ce livre, il sratifiait l'histoire du Québec en 3 époques: Le régime français jusqu'en 1760, le régime anglais, de 1760 à 1920, et de 1920 à nos jours, il qualifiait notre époque de "régime américain". Cette classification aurait intérêt à être utilisée plus souvent par nos historiens et amateurs de notre histoire.

  • Jacques Gagnon - Inscrit 13 avril 2015 15 h 18

    Très bien

    Quelle belle analyse. Il se consacre lui-même en somme, comme Laferrière, des hommes de mots, emprisonnés dans leurs mots, sans réel courage.