La majorité silencieuse

En voyant les images en provenance de l’UQAM au cours des derniers jours, on avait la pénible impression d’assister à un suicide collectif. Certes, le mouvement étudiant ne se résume pas au turbulent établissement du centre-ville, mais ce dernier en est l’âme.

La présidente du syndicat des professeurs de l’UQAM disait vendredi qu’elle était « très fière de son université ». Ce n’est certainement pas le cas de cette « majorité silencieuse » dont le gouvernement Couillard s’est institué le défenseur. Selon le sondage Léger Marketing–Le Devoir dont la plus grande partie a été effectuée avant le saccage de mercredi soir, les deux tiers des Québécois désapprouvent la grève. Cette proportion ne peut qu’avoir augmenté depuis.

Cela ne signifie pas nécessairement qu’ils approuvent la façon dont le gouvernement gère la crise, comme en témoigne le faible taux de satisfaction (22 %) à l’endroit du ministre de l’Éducation, François Blais, qui est encore moins estimé que ses abrasifs collègues du Trésor, Martin Coiteux (27 %), ou même de la Santé, Gaétan Barrette (26 %).

Sur le fond du conflit, c’est-à-dire la politique d’austérité que contestent les grévistes, le gouvernement est cependant en terrain solide. Même après une année de compressions, les principales mesures mises en avant reçoivent un appui nettement supérieur aux intentions de vote du PLQ (37 %), qu’il s’agisse du coup de frein donné à l’augmentation des dépenses (48 %), de la hausse et de la modulation des tarifs des garderies (48 %) ou encore de la réduction du nombre d’employés de l’État (53 %).

Assez paradoxalement, le Plan Nord obtient seulement 30 % d’appui. C’est pourtant sur la promesse de créer des emplois, et non pas de sabrer partout, que le PLQ s’est fait élire. Quand Jean Charest avait présenté une première mouture, en 2011, 56 % des Québécois y voyaient un « bon projet ». Manifestement, ils aiment moins le réchauffé.

 

Le premier ministre a beau ne jurer que par la majorité silencieuse, il sait parfaitement que la sagesse et le sens des responsabilités dont un chef de gouvernement doit faire preuve n’ont aucun rapport avec le nombre.

Lors de la très émouvante commémoration du 25e anniversaire de la tragédie de l’École polytechnique, en décembre dernier, M. Couillard a solennellement promis que la destruction du registre canadien des armes d’épaule n’empêcherait pas le Québec de créer son propre registre, dont la ministre de la Sécurité publique, Lise Thériault, a évalué le coût à 30 millions. Compte tenu de l’expérience fédérale, ce chiffre doit être considéré comme un strict minimum.

Surprise, même si tous les partis représentés à l’Assemblée nationale y sont favorables, la population s’y oppose. Partout à l’extérieur de Montréal, c’est le cas d’une très nette majorité. Plus de la moitié des électeurs libéraux n’en veulent pas non plus. Se pourrait-il que la majorité silencieuse ait parfois tort ?

 

On aurait parfois envie de faire un sondage sur les sondages pour savoir lequel croient les gens. Il y a deux semaines, CROP enregistrait une chute de 8 points des intentions de vote du PLQ en l’espace d’un mois. Au contraire, selon Léger Marketing, c’est presque le beau fixe pour les libéraux.

Les stratèges caquistes peuvent toujours se consoler à l’idée qu’une élection demeure le meilleur des sondages et qu’une projection des résultats de la récente partielle dans Richelieu à l’ensemble du Québec permettrait à la CAQ de ravir le statut d’opposition officielle au PQ. Avec seulement 21 % des intentions de vote, elle se retrouve néanmoins à son plus bas niveau depuis plus d’un an.

Ce creux de vague est peut-être attribuable à un déficit de visibilité temporaire, le débat sur l’austérité et la course à la succession de Pauline Marois monopolisant l’espace médiatique. Une hypothèse plus inquiétante serait que la perspective de l’élection de Pierre Karl Péladeau provoque déjà un déplacement du vote caquiste vers le PQ.

Les nombreuses controverses auxquelles M. Péladeau a été mêlé au cours des dernières semaines ne semblent pas lui avoir nui de façon significative. Si Alexandre Cloutier semble faire très bonne impression dans la population en général, PKP demeure le grand favori des péquistes, qui le trouvent, de loin, le plus apte à réaliser la souveraineté.

Il est vrai que les membres du PQ, qui seront les seuls à choisir le prochain chef, ne se comporteront pas nécessairement comme les électeurs péquistes, dont 59 % appuient M. Péladeau. Les sondeurs de Léger Marketing ont toutefois remarqué que les délégués au congrès qui a élu Philippe Couillard l’ont appuyé dans la même proportion que les électeurs libéraux l’avaient fait dans les sondages. L’appui des vedettes n’empêche pas les partis politiques d’avoir aussi leur majorité silencieuse.

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