Un Syriza français?

Le vieux lion a encore rugi. Et le propos qu’on a entendu n’était pas des plus édifiants. Depuis 30 ans, chaque fois qu’il craint pour sa cote de popularité, Jean-Marie Le Pen lâche quelques propos incendiaires, antisémites ou racistes. Cette semaine, il n’a fait ni dans la dentelle ni dans la nouveauté, se contentant de répéter que les chambres à gaz nazies étaient « un détail » de l’histoire et que le maréchal Pétain n’était pas un « traître ».

Il y a plus d’une dizaine d’années, je me souviens avoir interviewé nombre de militants du Front national qui étaient sincèrement indignés par ces mêmes propos. En réalité, il y a longtemps que ces déclarations incendiaires ne passent plus parmi les sympathisants du Front national. Mais le parti conservait jusque-là un certain respect pour cette bête politique qui fut longtemps, avouons-le, le meilleur et le plus truculent orateur de France.

Il semble bien que cette époque soit terminée et que la rupture entre le père et la fille soit sur le point d’être consommée. Depuis son arrivée à la tête du Front national, en 2011, Marine Le Pen n’a eu de cesse de rompre avec celui qui demeurait malgré tout président d’honneur du parti. Or, l’urgence d’une rupture définitive apparaît de plus en plus évidente si le FN veut continuer à être porté par la vague qui lui a assuré un succès sans précédent depuis trois ans.

Reconnaissons-le, le Front national d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec celui qui fut la propriété privée de cet ancien soldat d’Indochine et d’Algérie. Un provocateur né qui n’hésitait pas à déclarer que la France était « gouvernée par des pédérastes : Sartre, Camus, Mauriac » (1955). Jean-Marie Le Pen a longtemps exprimé les frustrations d’une population de petits entrepreneurs. Il représentait parfaitement l’aigreur d’une vieille France qui n’avait jamais accepté le virage gaulliste et le déclin colonial.

Cette France n’existe plus. Ceux qui croient que Marine Le Pen n’est qu’une façade, alors que le vieux lion continue de représenter la véritable identité du FN, se trompent. S’il conserve une influence réelle et un véritable pouvoir de nuisance, notamment dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA), Jean-Marie Le Pen ne parvient même plus à attirer au FN les populations plus âgées. Effrayés par un programme économique que Nicolas Sarkozy avait qualifié « d’extrême gauche », les retraités ont préféré l’UMP au FN lors des récentes élections départementales.

 

S’il conserve une partie de son ancien électorat, le FN recrute aujourd’hui principalement parmi les populations jeunes largement issues des milieux populaires. Des zones périurbaines, son influence s’étend maintenant aux villes petites et moyennes où il parvient à convaincre des électeurs qui réclament l’arrêt de l’immigration, plus de sécurité, la préservation des acquis sociaux et moins d’Union européenne, celle-ci étant perçue comme un instrument de la mondialisation sauvage.

Pour comprendre ce qui arrive au Front national, il faut savoir que ce parti est aujourd’hui rattrapé par un mouvement qui le dépasse largement. Le FN aurait pu demeurer un groupuscule d’extrême droite n’eût été l’ampleur de la crise économique et du sursaut national contre les conséquences de la mondialisation. Ce succès est d’autant plus important que les deux grands partis français ont offert au FN le monopole de la critique de l’Europe et de la lutte pour le contrôle de l’immigration et la préservation de la laïcité. Trois sujets sur lesquels, malgré les déclarations de Nicolas Sarkozy et Manuel Valls, le PS et l’UMP semblent castrés.

Au fond, il arrive au FN ce qui est arrivé à Syriza, qui n’était auparavant qu’un groupuscule d’extrême gauche. On pourrait aussi évoquer Podemos, en Espagne, et UKIP, en Grande-Bretagne. Peu importe que ces mouvements soient de gauche ou de droite, la cause de leur succès va bien au-delà de cette appartenance. C’est d’ailleurs ce qu’a montré Syriza en s’alliant à un petit parti de la droite souverainiste.

S’il veut poursuivre sur son élan, le Front national doit cependant parvenir à convaincre non seulement de sa capacité d’exprimer la colère, mais aussi de gouverner. C’est ici que Jean-Marie Le Pen devient un véritable boulet. Sans lui, à la fin de cette année, Marine Le Pen aurait de très bonnes chances d’installer sa jeune nièce, Marion Maréchal-Le Pen, à la tête de l’importante région PACA. Elle pourrait même rallier des démocrates de gauche comme l’ancien président de Reporters sans frontières, Robert Ménard, récemment élu maire de Béziers.

Il est loin d’être certain que le FN saura franchir ce pas et devenir le Syriza français. Son obsession maladive de l’islam, son côté « entreprise familiale », ses amitiés particulières avec Vladimir Poutine, l’imprécision de son programme économique, notamment sur les modalités de sortie de l’euro, rendent cette transformation très difficile.

Il n’en reste pas moins que le FN a une autoroute devant lui. S’il parvient évidemment à se débarrasser du vieux capitaine sans que celui-ci brûle ses vaisseaux avant de quitter le navire.

6 commentaires
  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 10 avril 2015 01 h 17

    Diversion dommageable ou stratégie sophistiquée?

    Là est la question. Le clan Le Pen est soit victime d'un lynchage subtilement orchestré pour les discréditer après leur fracassante avancée sur l'échiquier politique, ou bien il orchestre lui-même une stratégie visant à dédiaboliser le parti pour de bon. Quoi qu'il en soit, il gagne de plus en plus d'appui dans l'opinion publique française. Mais, je crains qu'il soit trop tard pour la France et que le Grand remplacement se fera, à moins que la France ne se réveille et ne s'insurge contre le totalisme de la Pensée unique maintenue fermement en place par la Police de la pensée instaurée par le Parti socialiste.

  • Germain Dallaire - Abonné 10 avril 2015 08 h 15

    Un non-sens

    Comparer le front national à Syrisa est un non-sens. Par exemple, sur la question de l'Europe, Syrisa ne préconise pas la sortie de l'Europe. Ce n'est pas une question de détail. Vous vous servez de l'alliance de Syriza avec le petit parti de droite pour faire le rapprochement avec le FN mais il faut savoir que cette alliance visait à aller chercher un seul député qui lui manquait pour former un gouvernement majoritaire. Pour le reste et c'est là l'essentiel, Syrisa n'a pas du tout adopté le discours xénophobe qui caractérise le front national, bien au contraire. Bien sûr, le front national a dans son programme des mesures qui sont cohérentes avec un parti de gauche mais ce n'est pas la première fois qu'on voit ça à droite. À l'extrême droite, on n'a qu'à penser au national socialisme d'Adolf Hitler. Hum!
    Pour ma part, autant l'arrivée au pouvoir de Syrisa me donne des raisons d'espérer, autant la montée en puissance du front national m'inquiète. Et l'assimilation du front national à l'extrême gauche comme le fait Sarkozy ne conduit qu'à créer une confusion des genres bénéfique en bout de ligne au front national.
    Germain Dallaire
    abonné

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 10 avril 2015 13 h 22

      La Grèce est loin d'être confrontée à l'énorme flux migratoire que connaît la France depuis des décennies, avec tous les problèmes socioéconomiques qu'il engendre. Ils sont par contre touchés, comme tous les pays occidentaux, par la grave crise économique et les mesures ultra néolibérales visant à achever la mondialisation (fin de l'État-providence, dénationalisation, fin de la souveraineté des nations, instauration de régimes totalitaires, priorité aux étrangers et stigmatisation des peuples autochtones, etc.) Donc, les partis politiques de toutes allégeances ont tous pour mission d'orienter leurs politiques en ce sens et les électeurs, surtout autochtones et non musulmans, ne leur font plus confiance et se tournent vers des partis qui donnent une voix à leurs préoccupations. Cet exode de l'union publique vers ces partis autrefois diabolisés démontre très bien le ras-le-bol et la détresse des Occidentaux qui ne font plus du tout confiance à leurs gouvernements qui ne les entendent plus et répriment violemment tous les sonneurs d'alarme. Encore pire que la France, il y a la Suède. La liberté d'expression est tellement brimée que toute personne exprimant même timidement son désaccord des politiques du gouvernement, notamment sur l'immigration, est immédiatement pointé du doigt et ostracisé. Plusieurs ont même perdu leur emploi. La répression est si forte que la grande majorité n'a jamais eu vent du drame qui se déroule dans ce pays qui était autrefois un modèle auquel le reste du monde aspirait.

    • Pierre M de Ruelle - Inscrit 10 avril 2015 16 h 19

      Ce parti politique Syriza est un non sens, qu'il balaie d'abord devant sa porte, instaure un vrai ministère des finances, capable de collecter les impots a toutes les classes de la societe Grecque, armateurs, église, qu'il combatte la corruption a tous les niveaux, qu'il diminue le nombre deses fonctionnaires, qu'il traduise en justice les anciens gouvernants qui ont dilapide le bien publique.
      Le souhait d'une grande majorité d'europeens et que ce pays aux moeurs politiques etranges quitte l'europe , reconnaissons que ce fut une erreur de les avoir accepter dans la CE...Aussi ils ne seront jamais capables de nous rembourser autant tourner la page mais surtout fermer le Robinet!
      Quand au FN, ce n'est que de l'esbrouffe, les partis PS et UMP sont encore bien en selle justement grace au FN pour de nombreuses annees, anyway ils sont pareils.

    • Sylvain Auclair - Abonné 10 avril 2015 16 h 33

      En fait, le FN se comparerait davantage à l'Aube dorée.

  • Denis Paquette - Abonné 10 avril 2015 08 h 17

    Un cercle vicieux mortifère

    Que l'histoire prends du temps et surtout piétine, tellement qu'elle en oublie ses origines et que tout est toujours a recommencer, certains diront un cercle vicieux mortifere. malgré ce que l'on croit peut etre sommes nous une espèce sans mémoires et que tout est toujours a recommencer