Si les Dardenne m’étaient contés…

Luc et Jean-Pierre Dardenne, illustre fratrie wallonne issue du documentaire, avaient remporté en 1999 à Cannes la Palme d’or avec Rosetta, chronique sociale d’une chômeuse en lutte pour retrouver sa place au soleil.
Photo: Michel Gangne archives Agence France-Presse Luc et Jean-Pierre Dardenne, illustre fratrie wallonne issue du documentaire, avaient remporté en 1999 à Cannes la Palme d’or avec Rosetta, chronique sociale d’une chômeuse en lutte pour retrouver sa place au soleil.

Un critique de cinéma belge m’avait, en début d’année, évoqué « l’effet Rosetta », une expression si familière dans son cercle que tout commentaire lui semblait superflu. Mais pour une oreille étrangère, des précisions s’imposaient.

Rappelons que Luc et Jean-Pierre Dardenne, illustre fratrie wallonne issue du documentaire, derrière une première fiction remarquable (La promesse), avaient remporté en 1999 à Cannes la Palme d’or avec Rosetta, chronique sociale d’une chômeuse en lutte pour retrouver sa place au soleil, en plus du prix d’interprétation féminine aux mains de la débutante Émilie Dequenne. Émoi à Bruxelles comme à Seraing, ville natale des cinéastes.

L’honneur avait rejailli sur toute la Belgique, de Bruges à Liège et d’Anvers à Charleroi, Wallons et Flamands flattés, une fois n’est pas coutume, dans le même sens du poil.

Et les habitants du plat pays, fussent-ils irréductibles amateurs des comédies grasses et d’un Hollywood pures cascades, de faire la file pour découvrir la perle. Sauf qu’en salles obscures, le grand public, déconcerté par une oeuvre à ses yeux misérabiliste, lente et suintant l’ennui blême, conclut que ce type de films pouvait séduire des sphères d’intellos cinéphiles, mais n’était décidément pas sa tasse de thé.

Lorsque les Dardenne récoltèrent leur seconde Palme d’or en 2005, pour L’enfant, et plusieurs lauriers pour l’un ou l’autre de leurs films à Cannes comme ailleurs, leurs compatriotes crurent en général plus sage de rester au foyer.

Ce qui n’empêcha pas les Dardenne de voir leurs oeuvres primées en Belgique par leurs pairs, ni de s’appuyer sur un noyau d’admirateurs au pays, mais sans les recettes au guichet à la maison. Le journaliste reliait la désaffection du public belge à cet « effet Rosetta », Palme qui, au lieu d’avoir réconcilié les spectateurs avec leurs films, les en aurait paradoxalement éloignés.

On peut établir des liens avec nos productions québécoises, souvent primées à l’étranger et boudées à domicile. La poursuite collective du divertissement à tout prix élargit le fossé entre le succès populaire et la consécration cinéphilique à l’échelle planétaire. Là comme ailleurs. C’est entendu. On s’en désole en souhaitant longue vie aux cinéastes qui cassent les moules. Précieux aventuriers des terres peu fréquentées.

Sous leurs films

On gagne à les lire aussi. Rarement carnet de bord ne m’est apparu plus inspirant que celui de Luc Dardenne, Au dos de nos images II, 2005-2014 (j’avais raté le tome I), récemment publié au Seuil. Sont ajoutés les scénarios du Gamin au vélo et de Deux jours, une nuit, les plus récents films des frères belges, dont on aura d’abord suivi les tâtonnements créatifs.

Ce petit journal aborde au fil des jours ou des semaines les réflexions, les lectures, les affres, les doutes, l’éthique, la quête de sens posé sur une oeuvre commune. Et leur voie cinématographique s’en trouve soudain éclairée.

« L’art est peut-être le geste par lequel la vie se vide de sa force, de sa violence pour atteindre un état heureux et partagé de faiblesse humaine »,écrit Luc Dardenne. Il sent qu’à notre époque, l’espoir d’une vie meilleure se réfugie provisoirement dans l’art, écarte cette pensée comme trop facile, mais elle persiste à flotter…

Aux voix belges qui les accusent de tromper le public en lui laissant croire que le cinéma national se résume à leurs portraits de la misère noire, Luc Dardenne répond à juste titre que toutes les tendances peuvent coexister en création. « Il n’y a jamais une chose intense qui empêche d’autres choses intenses de se manifester. » Suffit d’imposer d’autres oeuvres puissantes, allons donc !

Certaines de ses réflexions pourraient émaner d’un cinéaste québécois : « Comment sortir de notre obsession du père ? Elle nous a nourris mais je sens qu’elle va nous ensevelir. »

Lire Au dos de nos images, c’est constater à quel point ces deux hommes ne font parfois qu’un seul. À un mois du Festival de Cannes, où une autre fratrie, celle des Coen, présidera le jury de la compétition, ces liens de quasi-gémellité chez certains frères cinéastes paraissent vraiment troublants. Au fil de ces pages, Luc Dardenne parle à peine de sa compagne et constamment de Jean-Pierre, partageant avec lui, semble-t-il, un même espace psychique où nul autre mortel n’a accès. Cette lecture offre pourtant une clé pour ouvrir leur porte. Allez, on y entre.

Ils ne voyagent pas seuls, les frères Dardenne, souvent en compagnie de grands écrivains : Tchekhov, Proust, Roland Barthes, etc., ici largement cités, ainsi qu’au contact des films de Bergman, de Fritz Lang, d’Hitchcock, de Rossellini, revus et commentés avec passion. Et comment ne pas saluer la féconde démarche créatrice de ceux qui s’abreuvent aux meilleures sources pour raffiner leur style et leur pensée ?

Que serait toutefois un regard, fût-il double, sans son poids de doutes ? « Nous sommes-nous déjà représenté une fiction, un univers imaginé, sans entrer dans le malheur ? se demande Luc Dardenne, en écho angoissé aux propos de leurs détracteurs. Ne sommes-nous pas comme ce comédien vif et drôle dans la vie devenant triste et figé dès qu’il monte sur scène ? »

Allons donc ! Si les frères belges laissent à d’autres le soin de tourner des comédies, c’est que leurs quatre yeux sont faits pour voir ailleurs. « Dans la comédie on rit de l’homme qui tombe, pas de l’homme qui se fait mal en tombant. Pas d’identification. De la distance. » Eux cherchent autre chose, plus loin, plus proche, sans cette distance qu’ils souhaitent abolie.

Et laissez-les chercher. Pour mieux nous faire savourer au passage les envolées lyriques de Luc Dardenne : « L’image cinématographique est fille de l’eau […]. Elle reste couchée, le corps en contact avec son humidité d’origine, un peu dans l’ombre. Fille de la nuit. » Qui dit mieux ? Effet Rosetta ou pas, leur cinéma appartient à un monde en péril. Leur prose aussi.

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