Guerre fratricide à gauche

Dans son essai, Louis Gill analyse, non sans fiel, le parcours de Jean-Marc Piotte (notre photo) pour en faire ressortir les contradictions.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Dans son essai, Louis Gill analyse, non sans fiel, le parcours de Jean-Marc Piotte (notre photo) pour en faire ressortir les contradictions.

Le politologue Jean-Marc Piotte est, depuis 50 ans, une des figures les plus importantes de l’extrême gauche québécoise. Membre fondateur de la revue Parti pris en 1963 et intellectuel marxiste auteur d’une oeuvre théorique et militante appréciable, Piotte, avec les années, a mis de l’eau dans son vin révolutionnaire, mais demeure un mentor pour bien des contestataires du capitalisme. On peut trouver que le politologue est trop ceci et pas assez cela, le critiquer, quoi, mais on ne remet pas en question ses convictions de gauche.

C’est pourtant ce que fait, sans ménagement, son frère d’armes Louis Gill dans Autopsie d’un mythe. Réflexions sur la pensée politique de Jean-Marc Piotte. Les deux hommes se connaissent très bien. Nés la même année (1940), ils ont participé à l’aventure de Parti pris et milité ensemble dans le Syndicat des professeures et professeurs de l’UQAM (SPUQ), où l’un enseignait les sciences politiques et l’autre, l’économie. Ils se réclament tous deux du marxisme, gramscien dans le cas de Piotte et trotskiste dans le cas de Gill. Des amis au parcours semblable, donc.

Or, aujourd’hui, dans ce pamphlet, Gill, toujours fidèle à ses idéaux d’origine, renie son collègue. Les mots sont durs. Gill dénonce l’« attitude pontifiante et condescendante de donneur de leçons » qu’il dit trouver chez Piotte, son « narcissisme » et son « défaitisme », son comportement « de pasteur de la pensée de gauche ». La réputation de père du marxisme au Québec, attribuée à Piotte, serait « surfaite », écrit l’économiste fâché.

Capitalisme à visage humain

Qu’a donc fait le politologue pour mériter un tel procès ? Il aurait, selon son contempteur, abandonné à tort ses convictions socialistes et indépendantistes pour se contenter, aujourd’hui, d’un capitalisme à visage humain, qu’il souhaiterait contenir grâce à quelques contre-pouvoirs (syndicats, mouvements sociaux, coopératives, sociétés d’État, etc.).

Il est vrai que, dans ses derniers livres — Un certain espoir (Logiques, 2008) et Démocratie des urnes et démocratie de la rue (Québec Amérique, 2013) —, Piotte tourne le dos à l’utopie révolutionnaire et plaide pour la révolte et la réforme. « Je ne rêve plus à un être nouveau, écrit-il. J’espère encore et tout au plus participer à des transformations sociales qui favoriseraient l’expression du “mieux” au détriment du “pire”. »

Or, pour Gill, le socialisme demeure non seulement possible, mais surtout « nécessaire pour sauver l’humanité du désastre ». Ce qui s’est effondré en 1989, avec la chute du mur de Berlin, ce n’est pas le socialisme, écrit l’économiste, mais des « parodies du socialisme », des régimes bureaucratiques qui avaient trahi le projet révolutionnaire. Aussi, pour Gill, le défaitisme de Piotte est-il inacceptable et ne s’explique-t-il que par une mauvaise compréhension de la théorie marxiste.

Pour le lecteur québécois d’aujourd’hui, même politisé, un tel débat a quelque chose d’hallucinant. Même à gauche, en effet, la démarche de Piotte semble aller de soi. Comment peut-on, en effet, se réclamer encore du marxisme révolutionnaire en 2015 ? Quand Piotte écrit ne plus croire « à un paradis possible » tout en insistant pour dire qu’il continue de s’accrocher à sa « croyance que le monde pourrait être meilleur », on ne peut, il me semble, qu’acquiescer.

Brillant théoricien, Gill développe, dans ce livre, de solides considérations sur la pertinence du marxisme et sur la nécessité du socialisme, mais les faits, têtus, nous retiennent de le suivre. Bien sûr, le capitalisme est destructeur et doit être encadré, contesté et contrebalancé, mais la solution de rechange socialiste révolutionnaire, dans cette entreprise, ne convainc plus.

 

Désillusion

Avec brio, mais non sans fiel, Gill analyse le parcours de Piotte pour en faire ressortir les contradictions. Il critique sa conception du syndicalisme de combat, pourtant très éclairante, en l’accusant de trahir le marxisme (et puis après ? a-t-on envie de dire), il souligne lesvirages, bien réels, de Piotte quant à la pertinence d’un syndicalisme partenarial (mais quel militant attaché à l’efficacité de son action n’est pas passé par là ?) et il déplore sa désertion de la cause indépendantiste.

Dans ce dernier dossier, il faut reconnaître que les arguments de Piotte sont faibles. Le Parti québécois actuel, c’est une évidence, ne peut que décevoir un militant de gauche, mais cela n’entraîne pas que le projet souverainiste soit dépassé. Le statut particulier pour le Québec que réclame Piotte n’est plus une option (le Canada s’y refuse) et le cadre fédéral canadien, depuis sa naissance, n’a jamais été un terreau favorable à un projet de gauche. À cet égard, Gill, qui reconnaît contre Piotte la légitimité d’un ancrage culturel au projet souverainiste, a raison.

Pour le reste, cependant, même d’un point de vue de gauche, la pensée de Piotte, malgré ses contradictions, s’avère plus convaincante que celle de Gill. Entre le socialiste réaliste désillusionné mais toujours combatif et le socialiste utopiste, voire dogmatique, quinous convie à un baroud d’honneur, le choix du premier s’impose, même si la parole du second a des vertus critiques.

Autopsie d’un mythe. Réflexions sur la pensée politique de Jean-Marc Piotte

Louis Gill, M éditeur, Saint-Joseph-du-Lac, 2015, 144 pages



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