Du début à la fin, de la fin au début

Gabriel est perdu est le premier roman de Julien Roy, 31 ans. Un livre qui suscite en nous des tiraillements, des réactions contradictoires.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Gabriel est perdu est le premier roman de Julien Roy, 31 ans. Un livre qui suscite en nous des tiraillements, des réactions contradictoires.

Gabriel est perdu : premier roman de Julien Roy, 31 ans, originaire de la Gaspésie, qui passe sa vie entre Québec et Montréal. Rédacteur publicitaire, il est aussi blogueur. Et ça se sent, ça s’entend.

Sens de la formule, parfois un peu trop appliquée, forcée. Mais trouvailles surprenantes, métaphores filées. Style hachuré. Langue parlée, souvent brute, râpeuse. Parfois carrément vulgaire à l’intérieur des dialogues. Expressions anglaises dans le lot.

C’est le genre de livre qui suscite en nous des tiraillements, des réactions contradictoires. Il arrive qu’on se demande en cours de route pourquoi on continue. Ambivalence. Mais quelque chose nous tient qui nous échappe en même temps.

Plusieurs irritants, à première vue, dans Gabriel est perdu. À commencer par les lieux communs, nombreux. Mais les pires clichés concernent sans doute les rapports entre hommes et femmes. Les rapports amoureux, sexuels. Alors que les protagonistes, dans la vingtaine, se veulent justement en marge, différents de la masse, innovateurs à tous points de vue…

Commençons par le début. Un gars tout seul, dans un chalet, loin de tout. Il parle pourtant à quelqu’un. Ou plutôt il lui écrit. Dans un carnet. « Te raconter l’irréparable à partir du début, voyager dans le temps juste un moment. On est tous un mensonge qui rêve de prendre vie. Ou de ressusciter. »

Plutôt énigmatique. À qui s’adresse-t-il au juste, ce grand désespéré ? On ne le saura clairement qu’à la fin du roman, du carnet, même si on finit par s’en douter chemin faisant.

Le carnet, l’écriture en train de se faire : ça revient constamment. Et ça devient lassant. Le prétexte de l’écrivain qui se regarde écrire, se regarde penser ? Et qui fait des pauses, qui médite en observant la nature qui l’entoure ? Le lac majestueux, la brise fraîche, une pie qui se pose sur la galerie usée… Mais n’est pas Robert Lalonde qui veut.

Alternent des épisodes épars du passé. Mais dont on ne sait pas trop à quand ils remontent. Dont on soupçonne, par certains repères, qu’ils appartiennent à des temps différents. Mais persiste une confusion dans la chronologie.

Ce qu’on apprend assez tôt : le narrateur du carnet et antihéros du roman, Gabriel, a vécu une rupture amoureuse. Mais quand ? Il y a longtemps ? Et quelle en est la cause ? Quelques indices encore une fois, mais ça demeure flottant.

Signature

 

Il passe beaucoup de temps, à travers les scènes entrecoupées du passé, à reconstituer ses propres agissements. Sa nonchalance généralisée. Ses comportements d’adolescent attardé, friand de jeux vidéo, de sites pornos, de brosses partagées et de joints échangés avec son meilleur ami dans les parcs le soir venu.

Tout à coup, ce qui ressemble à un monologue, en italique. On ne sait pas qui parle. À qui. Puis on découvre que c’est signé, comme une déposition. On reconnaît le prénom d’une amie du narrateur. Le procédé va revenir plus tard, sous une autre signature. Ainsi de suite. On finira par comprendre que le narrateur a fait quelque chose de grave, mais quoi ?

On déboule sans transition sur sa première rencontre avec son amoureuse, celle qu’il a fini par perdre. Ou par laisser ? Peu importe. Soudain, c’est le romantisme qui prend le dessus. Il va aller en s’accentuant. On aura droit au premier rapprochement physique : « Face à face. Fannie prend mon visage entre ses mains, je ne sais plus qui tient qui. Collision frontale de lèvres d’été. J’entends le Philharmonique de Berlin jouer Bach, Chopin, Beethoven. J’entends tout. Les cieux se transforment en un immense feu d’artifice aux couleurs d’un Picasso. Je suis le premier homme à marcher sur Mars. »

Ce n’est qu’un début. On assiste ensuite au premier baiser, et ainsi de suite. « Je la prends contre le mur, sur le comptoir de la salle de bain, sur le plancher du salon, sur le divan, sur le fauteuil en coin, contre un autre mur et, finalement, dans le lit. Tourisme sexuel à la grandeur de l’appartement. Les jeunes tourtereaux voyagent, d’une manière ou d’une autre. »

 

Une boucle

 

Bref, c’est la fusion totale, le nirvana, le gars s’émerveille de tout ce que la fille fait, même les pires niaiseries. On n’est plus seulement dans le romantisme, on est dans le lyrisme. Jusqu’à ce qu’éclatent les premières chicanes de ménage, à coups de vaisselle fracassée. On quitte alors le lyrisme pour le théâtre de boulevard. Puis c’est la rupture, attendue, ou plutôt annoncée, depuis le début.

Entre-temps, toutes sortes de considérations sur la société normative, désolante, cul-de-sac, dans laquelle les protagonistes peinent à trouver leur place. Le récit prend alors des allures d’éditorial. Mais remâché. Pour les idées neuves, on repassera.

Reste que, malgré son côté fourre-tout, ses maladresses, demeure une force soutenue dans le récit. Une logique interne gouverne Gabriel est perdu. Au-delà du travail de sape, de brouillage, de bousillage constant qui agit en surface.

Il suffit sans doute de ne pas tout prendre au pied de la lettre. De ne surtout pas confondre l’auteur et le narrateur. Ce narrateur auquel on peine à s’identifier, qu’on a tendance, plus on avance, à prendre en aversion, tant il s’exprime et agit de façon cliché, rédhibitoire. Jusqu’à ce qu’on arrive à la fin du carnet, du roman.

Retournement. Tout s’éclaire, ou presque. Il était temps. L’essentiel étant que la fin nous ramène au début. Et au titre même du roman : Gabriel est perdu. Perdu, dans tous les sens du terme, Gabriel.

L’auteur sera en séance de signatures au Salon du livre de Québec le samedi 11 avril.

Chaque rupture est un enlèvement. Le kidnapping de celui qu’on était.

Gabriel est perdu

Julien Roy, XYZ, Montréal, 2015, 164 pages



À voir en vidéo