L’aile ou la cuisse

Si Lucien Bouchard avait accordé une entrevue dans laquelle le PQ était qualifié de parti à la dérive ayant perdu son âme, on l’aurait immédiatement cloué au pilori. À l’automne 2005, on ne lui avait pas pardonné la publication du « Manifeste des lucides » en pleine course à la succession de Bernard Landry, même s’il ne contenait aucune attaque contre le PQ ou la souveraineté.

Tout un contraste avec l’accueil très déférent qu’on a réservé aux propos pourtant beaucoup plus durs que Jacques Parizeau a tenus au cours de son récent entretien avec le collègue Michel Lacombe. Alors que le PQ tente d’élargir son audience à la faveur d’une autre course au leadership, on ne peut pas dire qu’il lui facilite la tâche en disant que ces gens-là « n’ont pas l’air de se croire eux-mêmes ».

« Tout est bon dans le poulet », avait l’habitude de dire l’ancien premier ministre pour illustrer cette faculté de présenter les choses à leur avantage que développent les politiciens. La réaction des différents candidats en constitue une remarquable démonstration. Chacun a vu dans ses propos une sorte de bénédiction. Qu’on préfère le blanc ou le brun, l’aile ou la cuisse, il y en avait pour tous les goûts dans le poulet de M. Parizeau.

Martine Ouellet a fait valoir que sa promesse d’un référendum dans un premier mandat était précisément le meilleur moyen d’éliminer ces discussions sur l’échéancier référendaire que M. Parizeau a qualifiées de « ridicules » et d’« enfantines ».

Au contraire, Pierre Karl Péladeau a vu dans ses propos la confirmation qu’il était lui-même sur la bonne voie en voulant mettre l’accent sur le projet souverainiste lui-même plutôt que sur le référendum. Tout le monde aura également noté l’importance que M. Parizeau a accordée à la présence de gens d’affaires en politique.

Représentant autoproclamé de la jeune génération, Alexandre Cloutier, lui-même âgé de 37 ans, n’a pas manqué de souligner que M. Parizeau voit dans les 30-40 ans l’avenir de la souveraineté. Même Bernard Drainville, dont l’ancien premier ministre avait vivement critiqué la charte de la laïcité, a trouvé son compte dans le passage où il dénonce la « fixation » sur le déficit zéro, dont il est le seul candidat à demander le report.

 

Finalement, le seul qui n’a pas tenté de tirer la couverte de son bord est Pierre Céré. Pourtant, c’est sans doute lui qui fait le plus largement écho aux préoccupations de M. Parizeau, quand il reproche au PQ d’avoir renié ses origines. De toute évidence, il n’est pas plus amateur de poulet que de cette tarte aux pommes dont il déplore la surabondance sur le menu des débats entre les candidats.

Il est vrai que M. Céré aurait été passablement mal venu de se réclamer de l’ancien premier ministre, alors qu’il reproche au PQ une dérive vers un ethnocentrisme qui évoque immanquablement l’argent et les votes ethniques du soir du référendum de 1995.

Il y a tout de même des os dont il faut se méfier dans le poulet. Aucun de ceux qui ont commenté son entrevue n’a relevé la question la plus importante que M. Parizeau s’est lui-même posée sans y répondre clairement : « Est-ce que le PQ est encore le bon véhicule ? »

Cette question en appelle d’ailleurs une autre, qui est tout aussi troublante. S’il est vrai que les Québécois de 30-40 ans sont « collectivement très ambitieux » et que « ce ne sont pas des losers », pourquoi votent-ils pour le PLQ et contre la souveraineté ? Serait-ce qu’ils perçoivent le projet souverainiste comme un projet de losers ?

 

À écouter M. Parizeau, on se surprend à penser que même Lucien Bouchard aurait pu apprécier son poulet. « La date du référendum, on s’en fout. On fait un référendum quand les circonstances s’y prêtent », a-t-il lancé à Michel Lacombe. Où se situe au juste la différence avec les « conditions gagnantes » qu’on a si vivement reprochées à M. Bouchard ?

Ce qu’il y a d’agaçant dans les critiques périodiques qu’il adresse au PQ n’est pas tant ce qu’il dit que ce qu’il omet de dire, c’est-à-dire que lui-même a bénéficié en 1995 de circonstances infiniment plus favorables qu’aucun de ses successeurs ou de ses prédécesseurs. Jusqu’à l’échec de l’accord du lac Meech, le projet souverainiste n’allait nulle part et M. Parizeau n’a eu aucune responsabilité dans son rejet par le reste du Canada. Si le Québec avait adhéré à la Constitution, il ne serait sans doute jamais devenu premier ministre et le PQ aurait peut-être même disparu.

La souveraineté lui a été présentée sur un plateau d’argent et, de son propre aveu, il a échoué. Il n’a pas à en rougir. Malgré un contexte exceptionnellement propice, les obstacles demeuraient nombreux. Cela devrait néanmoins le rendre plus indulgent envers ceux qui doivent aujourd’hui ramer contre de forts vents contraires.

16 commentaires
  • Normand Carrier - Inscrit 9 avril 2015 06 h 32

    Monsieur Parizeau se répète .....

    Dans toutes ses sorties monsieur Parizeau devient redondant et moralisateur et il est a se demander pourquoi la gente journalistique lui accorde quelque importance ? On peut comprendre les candidats a la chefferie d'être prudent dans leurs propos car monsieur Parizeau représente une icône pour une infine frange des sympatisants du PQ .... On peut comprendre que monsieur est décu d'avoir échoué et est nostalgique mais il faut se poser la question : en quoi contribue-t-il a aider le successeur au PQ a réaliser la souveraineté ? Poser la question , c'est y répondre ....

  • Guy Lafortune - Inscrit 9 avril 2015 08 h 05

    Cela devrait néanmoins le rendre plus indulgent envers ceux qui doivent aujourd’hui ramer contre de forts vents contraires.

    C'est le seul bout de votre article qui se tient debout.
    Vous tous les journalistes, vous nous présenté le poulet de cent différent angle mais jamais au grand jamais vous voulez écrire ce qui est maintenant les vrais faits: le PQ est dépassé par le temps, les jeunes s'en fout, ceci sera mon dernier commentaire sur tout ceci, c'est devenu redondant et contrairement à vous qui doivent chercher d'autres angles pour nous décrire les alléas du PQ, je ne gagne pas ma vie avec ça, vous oui.
    Je dois gagner ma vie avec ce que je fais, bonne chance M. David, vous, vous devez vendre de la copie, bon courage car la viande autour de cet os est presque toute disparue et merci.

  • Hélène Paulette - Abonnée 9 avril 2015 09 h 02

    Et le reste de l'entrevue?

    J'ai écouté et réécouté l'entrevue où il n'est question qu'assez brièvement du PQ. Le reste de l'entrevue portant sur le rôle de l'État et les politiques économiques, mériteraient beaucoup plus l'attention en ces jours d'austérité prônée par des ''lucides'', qui n'ont jamais eu l'appui de Parizeau... De ne mettre en lumière que cet ''aparté'' sans grand intérêt c'est noyer le poisson. On le sait que Parizeau est amer (avec raison d'ailleurs), ça ne l'empêche pas d'avoir une vision réaliste du Québec.

    • Louise Melançon - Abonnée 9 avril 2015 15 h 29

      je suis d'accord avec vous, Madame.... J'ai écouté cette entrevue, et il y avait beaucoup de pensées intéressantes à retenir.... Pourtant....

  • Pierre Samuel - Abonné 9 avril 2015 09 h 05

    La dissonance consensuelle....

    De quoi faut-il se surprendre ? Le PQ n'a-t-il jamais eu "besoin" de qui que ce soit d'autre pour se tirer dans le pied ?

    Et dire qu'il y en a qui se fourragent continûment le ciboulot à savoir pourquoi la majorité des Québécois n'ont jamais rien compris en refusant de suivre le rafiot qu'alternativement les bonzes égotistes Parizeau et Bouchard esquintent à coeur joie pendant que l'obséquieux fantassin Landry se range indubitablement derrière le "sauveur" circonstanciel...

    Pourtant tâche loufoque d'exiger d'autrui ce à quoi l'on n'est jamais parvenu...

  • Pierre Beaulieu - Abonné 9 avril 2015 10 h 36

    Finalement, on entend ce qu'on veut bien entendre

    À partir de phrases hors contexte extirpées des propos de celui que l'on considère comme son adversaire, il est facile de construire un texte, voire un livre qui démontre le contraire de ses propos. Il est plus courageux de défendre ses croyances, sa cause, franchement, sans visière, en disant ouvertement à qui nous avons donné notre allégeance.

    • Pierre Samuel - Abonné 10 avril 2015 09 h 12

      @ M. Beaulieu:

      Si votre réponse s'adresse au commentaire précédent le vôtre, en le lisant correctement, il est facile de comprendre qu'il s'agit plutôt d'une brève observation tout à fait exacte du cheminement péquiste depuis sa fondation.

      Je comprends mal en quoi vous pouvez y lire une quelconque contradiction ou "propos hors contexte" (tiens, tiens, le cliché facile...).

      En quoi mes opinions sur les égotistes Parizeau, Bouchard et l'obséquieux Landry sont-elles inexactes ?

      Le PQ n'a effectivement "besoin de personne pour se tirer dans le pied" et tout observateur de longue date peut effectivement le constater sans problème.

      Quant à mes "croyances", comme vous dites, il est facile de constater que je suis depuis longtemps un défroqué du péquisme justement, entre autres, à cause de son opportunisme légendaire basé sur confusion et questions alambiquées accentuées par ses conflits internes perpétuels, courses à la chefferie ou non, qui l'ont toujours mené nulle part, ce que le résultat du dernier scrutin a démontré on ne peut plus éloquemment...

      Il va de soi qu'à titre de dissident péquiste de longue date, mais néanmoins social-démocrate, mon "allégeance" à ce parti, ersatz du PLQ plus que jamais auparavant avec l'éventuel couronnement de leur ultime "sauveur" du Québécoristan, ne se pose guère, quoique je considère spécialement malavisés les Cloutier, Ouellet et Céré de perdre temps et talents inutilement...