Toi mon toit

Ça se passait à la fin des années 1980 ou au début des années 1990, la date précise s’est perdue dans les brumes de l’oubli mais les circonstances, elles, restent très claires. Une joute en après-midi de nos Expos au Stade olympique. Il pleut sur Montréal, mais hé, on ne s’en fait pas avec ces choses-là, le Big Owe étant doté d’une toile rétractable. Sauf que ladite toile, ce jour-là, se trouve en tapon dans les hauteurs du mât. Et l’annonceur maison nous informe qu’on ne peut la descendre parce que le vent souffle trop fort. Nous sommes donc là à attendre pendant 90 minutes. La bâtisse a beau avoir coûté la plus épaisse des beurrées, la situation est carrément loufoque. Se manifeste dès lors un sentiment tout à fait camusien : l’absurde n’est pas dans l’amateur de balle ni dans le Stade olympique, il naît de leur confrontation.

Heureusement, le spectateur avisé s’est apporté de la lecture, en l’occurrence La mitte de Sisyphe, un conte philosophique dans lequel un receveur est condamné à tenter d’attraper une balle papillon, à ne pas y arriver et à recommencer pour l’éternité.

On pouvait alors quand même songer, entre deux chapitres, à la singularité de la situation. Un nouveau slogan publicitaire était dès lors tout trouvé pour nos Expos : « Avec toi avec pas de toit ». Et cela ne se reproduirait jamais où que ce soit dans le monde, on pouvait parier gros là-dessus.

Mais voilà, par-delà un quart de siècle, on aurait perdu, car on peut toujours compter sur la direction des Marlins de Miami pour nous procurer du sain divertissement, sans briser votre linge et avec l’assurance qu’aucun représentant n’ira chez vous, même qu’il risque plutôt de se tailler en Floride vite fait.

Les Marlins accueillaient donc lundi les Braves d’Atlanta au Marlins Park à l’occasion du match inaugural de leur saison 2015. Le Marlins Park, c’est un bibelot construit au coût de 515 millions $US — dont beaucoup de fonds publics — et doté, notamment mais non exclusivement, d’un toit amovible.

On en était donc à la 2e manche de la rencontre lorsqu’un gros nuage pas gentil a élu de s’établir provisoirement au-dessus du stade. Ce qui fait qu’il se met à pleuvoir sur le terrain puisque le toit est demeuré ouvert. Ce qui fait que le match doit être interrompu.

Et pourquoi le toit était-il ouvert, vous pensez ? Parce que le président des Marlins, un certain David Samson dont vous vous souvenez peut-être lorsque vous faites des cauchemars en état d’éveil et qui a laissé des traces de freinage lors de son passage chez nos Expos, avait ordonné qu’il soit ouvert. En fait, il avait mal lu les prévisions météo sur son petit appareil à la fine pointe de la technologie postmoderne et cru que la masse nuageuse qui se trouvait côté est se dirigeait vers le nord alors qu’en réalité elle filait vers le sud.

On a donc eu droit à un délai de 16 minutes, ce qui n’a pas dû plaire au commissaire, Rob Manfred, qui veut que les joutes soient plus courtes.

Il arrive souvent que les débuts de saison au baseball majeur soient perturbés par le mauvais temps. Il est quand même quelque chose que le seul match à avoir été retardé lundi l’a été dans un stade couvert…

Nous ne sommes plus seuls. On dit merci mon Dave.

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