La grenouille

Le commandant Cousteau, avec ses pattes de grenouille et sa tuque rouge, ne plonge plus depuis longtemps au fond des choses en nous donnant du coup l’impression, par la magie des images, que nous l’accompagnons. La Calypso, son célèbre vaisseau, carcasse blessée, squelette rouillé, est à sec sur un quai de la marine nationale française. La Calypso gît dans un hangar, éventrée, prostrée dans la poussière de l’oubli, en attendant que quelqu’un s’intéresse à redresser son symbole.

Fini aussi depuis belle lurette Le Royaume des animaux, la populaire émission de la Mutuelle d’Omaha dont la musique grandiloquente soulignait la valeur prêtée à l’animateur Marlin Perkins, un directeur de zoo à l’allure d’un parfait vendeur d’assurances.

Nous estimons ceux qui, tels Cousteau et Perkins, nous aident à voir la vie des animaux aquatiques ou terrestres. Nous regardons à travers leurs yeux des existences fragiles, comme si elles ressemblaient forcément aux nôtres, y cherchant volontiers notre reflet dans ce que nous supposons être des colères, des craintes, de la tristesse ou de la joie. Ainsi voyons-nous dans les animaux des images de notre propre expérience, au nom d’un sentiment d’une communauté de destin et de dangers, du moins le temps que dure une émission de télévision.

Nous aimons que le monde ressemble tout entier à l’image que se font les humains d’eux-mêmes, ce qu’avait bien compris Jean de La Fontaine en s’en jouant dans des fables, tout comme avant lui Ésope et d’autres. Les ressemblances animalières comptent bien entendu beaucoup de vrai, mais d’abord et avant tout du côté du banal, c’est-à-dire du plus petit commun dénominateur entre tous les vivants.

En Équateur, dans la forêt andine, on vient d’annoncer la découverte d’une espèce de grenouille baptisée Pristimantis mutabilis. Cette petite grenouille verte serait capable de faire disparaître, en quelques minutes seulement, les diverses rugosités de sa peau pour se révéler ensuite sous un aspect parfaitement lisse.

Bien sûr, il n’y a pas que chez les grenouilles des Andes où le fait de pouvoir confondre l’autre grâce à son allure changeante offre quelques avantages. Pour la majorité des vivants, il suffit qu’une apparence varie pour que tous ou presque soient trompés. Les humains victimes de pareilles illusions projetées par leurs semblables s’excusent d’avoir été dupes en les accusant après coup d’user de subterfuges pour servir des grenouillages.

Tenez, je me suis beaucoup inquiété, pour ma part, de voir autant de gens applaudir le départ précipité du ministre de l’Éducation Yves Bolduc. Le premier ministre avait pourtant dit et répété qu’il appuyait parfaitement ses objectifs. Seules ses maladresses lui nuisaient donc et son remplaçant ne pouvait en conséquence que servir à nourrir l’illusion. Comment croire un seul instant en effet que le nouveau ministre, François Blais, pouvait appartenir à une autre espèce politique que celle dont son règne dépend ?

Sa pensée a beau être mieux structurée que celle de son prédécesseur, elle ne l’en distingue pas pour autant sur le fond, comme on a bien pu le voir à l’occasion de sa sortie radiophonique remarquée, digne d’un épisode de la télé-réalité Survivor : éliminez deux ou trois étudiants par jour, suggérait-il, histoire d’impressionner. En ce lieu au ton venimeux, le ministre parlait comme s’il était chez lui. Tout son sens social s’est donné d’un coup à entendre du haut d’un paternalisme de bas étage.

Du côté étudiant, il faut dire qu’on aime beaucoup jouer aussi à la grenouille, du moins le type de celle qui aime se voir en boeuf. Les étudiants rejouent volontiers la même pièce qu’en 2012, avec le même soutien scénique d’une partie de la population, sans néanmoins tenir compte des changements de décor et de lieu, trop épris qu’ils sont d’un sentiment de nostalgie à l’égard de mobilisations passées qui n’en furent pas moins incapables d’accoucher d’une politique durable.

Pour en arriver à soulager ceux qui souffrent injustement des politiques d’austérité, a-t-on seulement pris conscience des leçons qu’offrent les échecs d’hier pour l’action d’aujourd’hui ? Nombre de bannières des protestataires peuvent hélas laisser croire que non.

Nous voici devant des calicots éloquents placés en tête des cortèges des protestataires : « Fuck toute » et « Mangez toute de la marde ». L’ennemi du mouvement étudiant serait donc la totalité ? Celle qui, sociale, récuse toute division ? Celle qui, économique, refuse toute gratuité ? Celle qui, symbolique, interdit toute magie à l’existence ? Le monde visible serait une création d’un esprit foncièrement malin, une grande prison que nous partageons mais que seuls les initiés de pareils cortèges connaissent dans sa vérité ?

À l’austérité autoproclamée et son arrogance, il faut savoir opposer la vigueur d’une pensée qui tient à tout autre chose qu’un tel nihilisme facile qui n’arrange rien. La mise en échec des revendications du printemps 2012 réclame une prise de conscience en faveur d’un engagement social accru pas seulement du côté de la rue.

Le néant vers lequel s’oriente une partie de la protestation actuelle résulte paradoxalement de ce que les étudiants dénoncent parfaitement à raison : un manque d’éducation digne de ce nom.

Ne nous restera-t-il bientôt que des crapauds pour chanter la liberté ?

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6 commentaires
  • Jean Lapointe - Abonné 7 avril 2015 08 h 11

    Une absence complète de sens social

    «Tout son sens social s’est donné d’un coup à entendre du haut d’un paternalisme de bas étage.» (Jean-François Nadeau)

    Je trouve que ce qui caractérise le plus le gouvernement Couillard c'est justement l'absence complet de sens social.

    Et l'absence de sens social implique l'absence du sens de l'humain.

    On dirait que ce tout ce qui compte pour ce gouvernement ce sont les chiffres, les calculs.

    Tout le reste est secondaire.

    C'est faire preuve d'une étroitesse d'esprit incommensurable.

    Comment des gens peuvent-ils se proposer de revoter pour eux lors de la prochaine élection?

    C'est incompréhensible.

  • Lise Lanno - Abonnée 7 avril 2015 08 h 12

    Un mot qui fait la différence

    Je suis d'accord avec vous sur un mot de votre première phrase de votre avant dernier paragraphe. Une "partie" de la protestation actuelle s'oriente vers le néant.
    Ce mot distingue votre propos du discours des radios poubelles et autres médias qui font la promotion du non- sens des revendications étudiantes.
    C'est une façon d'invalider les idées véhiculées ainsi que leurs promoteurs. C'est un vieux truc, que l'on voit surtout en politique.
    En ce sens, je suis assez d'accord avec la notion de violence médiatique, telle qu'exprimée par l'ASSÉ hier et je suis content que mon journal ne s'abaisse pas à de telle pratique en mettant l'accent sur quelques bannières qui ont été surmédiatisées.
    En tant qu'observateur et participant à la très grande "partie" de la protestation initiée par les étudiants, je suis à même d'en comprendre tout le sens.
    On peut comprendre ce sens en visitant le site de l'ASSÉ ou en allant voir le documentaire " Le prix à payer".

    Jean-Pierre Cyr
    Retraité du réseau de la santé

  • Clermont Domingue - Abonné 7 avril 2015 11 h 45

    La vigueur d'une pensée...

    Merci monsieur Nadeau pour ce bon texte, réfléchi et bien écrit.Votre intervention suggère que pour bien construire sa pensée, bien mener sa vie et participer de façon constructive à la vie collective,il faut assez de largeur d'esprit pour dépasser le *chialage*; assez de vigueur pour s'informer et réfléchir, puis assez d'imagination,de tenacité et de volonté pour proposer, à la collectivité des solutions qui l'aideront à sortir du marasme dans lequel elle s'enfonce.
    Vous avez une tête bien faite,monsieur Nadeau.Poursuivez votre réflexion et allez voir du côté des organismes internationaux: FMI, Banques centrales et agences de crédit. La connaissance de ces organismes supra- nationaux vous permettra de mesurer les limites vite atteintes par un gouvernement provincial.
    Vous êtes sur la bonne voie.Vous pouvez en informer et en inspirer d'autres.Vous avez un important travail d'éducation à faire. Bonne chance...

  • Hélène Paulette - Abonnée 7 avril 2015 11 h 49

    Nous sommes les coupables...

    C'est nous qui les laissons tomber pour ensuite les accuser d'avoir été maladroits. Je trouve çà très malhonnête. Je suis en colère moi aussi!

  • Jean-Sébastien Ricard - Inscrit 9 avril 2015 10 h 11

    Monsieur Nadeau, quand dépasserez-vous le stade de la rhétorique pour réellement penser ? (Partie 1)

    Ce serait bien que M. Nadeau soit plus clair sur le contenu de ces «leçons qu'offrent les échecs d'hier» ainsi que sur ce qu'il considère comme un «engagement social accru pas seulement du côté de la rue», qu'il ne s'en tienne pas à des généralités creuses qu'il assimile à des «prises de conscience» sans jamais les expliciter. Facile d'opposer à un vague concept de «prise de conscience», dont on ne définit pas le contenu, deux slogans de pancartes qu'on peut interpréter comme bon nous semble pour ensuite avancer de façon paternaliste que les étudiants «manque[nt] d'éducation». Quand on écrit bien, c'est facile de faire l'économie du contenu au profit de la forme, ça nous permet même de considérer notre jugement sur la forme du message qu'on veut critiquer comme une critique de son contenu en le qualifiant de «nihilisme facile qui n’arrange rien».

    Mais bon, à quoi bon écrire des propos intelligibles quand on peut remplir une chronique par une interminable introduction admirablement bien écrite sur Jacques Cousteau et une espèce de grenouille équatorienne mais dont le lien avec le sujet du texte tient par un très, très, très mince fil rhétorique ? L'image du changement de forme de la grenouille sert peut-être de métaphore poétique pour parler du changement de ministre de l'Éducation, mais ne présente aucun contenu réflexif critique pertinent sur ce changement de ministre, tout comme le fait de faire un lien avec la chanson de Félix Leclerc et les crapauds qui chantent la liberté est, au mieux, un clin d'oeil (mais assurément pas un argument).