Religion et mariage gai

En Arkansas, des opposants au projet de loi ont accueilli avec entrain la nouvelle des modifications, à Little Rock, mercredi dernier.
Photo: Andrea Morales Agence France-Presse En Arkansas, des opposants au projet de loi ont accueilli avec entrain la nouvelle des modifications, à Little Rock, mercredi dernier.

Des élus qui flattent aux États-Unis l’électorat religieux hostile au mariage gai ont eu tout un choc en se voyant menacés de sanctions par de grandes entreprises. Comment des compagnies géantes telles que Wal-Mart et d’autres marques d’affaires, d’habitude réfractaires aux controverses, en sont-elles venues à s’opposer à ces fameux projets de loi sur la restauration de la liberté de religion en Arkansas et en Indiana ? Pareille « révolution », en effet, a de quoi surprendre, mais de quel ordre est-elle ?

Concoctés par des lobbies ultraconservateurs, ces projets de loi se présentent comme une défense de la liberté de religion, pourtant acquise depuis toujours aux États-Unis, mais qui serait menacée désormais, surtout depuis les victoires spectaculaires de gais et de lesbiennes devant les tribunaux du pays. Par contre, pour les libéraux, ces lois seraient des moyens détournés de s’en prendre encore à ces minorités sexuelles. Les persécuteurs d’hier poseraient en somme en persécutés d’aujourd’hui.

Dans le camp républicain, cette « protection » avait déjà reçu l’appui de candidats déclarés ou potentiels à la présidence des États-Unis. Certes, quelques gens d’affaires connus pour être républicains avaient manifesté leur déplaisir en menaçant de réduire leur investissement en Arkansas ou en Indiana, deux États où la controverse était vive. De même, un Jeb Bush, le gouverneur de la Floride, donné favori dans le parti, aura aussi, devant les protestations, fait marche arrière. Mais la grande surprise est venue des entreprises.

Même les plus puissantes, en effet, répugnent aux controverses. Elles se défendent, bien sûr, quand elles sont attaquées ou qu’un scandale les menace. Mais, en général, elles restent apolitiques, ménageant la susceptibilité de leur clientèle et s’ouvrant des portes quel que soit le parti au pouvoir. Pourtant, la plupart exercent une influence considérable, en finançant des partis ou des candidats, en leur laissant le crédit d’une « création d’emplois » et même en recrutant d’ex-politiciens comme lobbyistes.

Alors, pourquoi des entreprises se porteraient-elles au secours d’une minorité ? Surtout si elle suscite, à tort ou à raison, la polémique ou ne manque pas de moyens de se défendre, comme la communauté homosexuelle ? Des analystes voient dans ces interventions une saine évolution. Au lieu d’agir par le truchement d’associations patronales, de chambres de commerce, d’établissements industriels, les entreprises prendraient ouvertement une place dans les débats publics.

En somme, il s’agirait d’un progrès éthique et d’un développement démocratique. La Cour suprême des États-Unis a reconnu aux entreprises un droit presque illimité de verser des fonds non seulement pour défendre leurs intérêts propres, mais aussi pour influer sur l’élection des gens et des groupes qui dirigeront le pays. Les entreprises privées devraient a fortiori pouvoir participer aux débats politiques qui intéressent toute la société.

Or, dans la présente affaire, si Wal-Mart a simplement invité le gouverneur de l’Arkansas, Asa Hutchinson, à opposer son veto à un projet qui risquait de miner « l’esprit d’inclusion » dans cet État, ailleurs, d’autres entreprises ont carrément menacé de réduire ou de couper leurs investissements, de ne plus y tenir de congrès ou d’activités (créatrices d’emplois et de taxes) comme les politiciens en raffolent. Voilà un boycottage inédit qu’on applique d’ordinaire à des régimes étrangers !

D’autres raisons expliqueraient cette soudaine militance des entreprises. Ainsi, les controverses qui risquent de mener à des émeutes ne sont guère favorables au commerce, au recrutement des cadres, à l’expansion des marchés. Les violences locales, comme les émeutes raciales d’autrefois, sont médiatisées maintenant à la grandeur de la planète. Pourquoi alors laisser des politiciens sans scrupule exploiter des préjugés « religieux » ou « sexuels » aux dépens de la paix sociale ? En effet.

Une autre explication est moins honorable. Dans le jeu de la concurrence, les entreprises aiment, depuis longtemps, s’associer à des événements sportifs, à des oeuvres charitables ou à des « engagements communautaires ». Mais, toutes ou presque le faisant, certaines ont alors préféré s’identifier à un projet qui soit directement profitable à leurs affaires. Cette prolifération d’oeuvres liées à un commanditaire exclusif ne comptera guère de « causes impopulaires ».

À l’inverse, dans un univers publicitaire omniprésent et assourdissant, qui a presque épuisé les tout-petits sympathiques, les oiseaux multicolores, sinon les vedettes affriolantes, les experts du marketing en sont rendus à exploiter le filon de la controverse. L’avantage de la controverse, c’est qu’elle passe pour de l’information, prend la première place dans les médias, dure longtemps, et que son commanditaire, et non un journaliste, en choisit le sujet, le moment et la durée.

Si l’argent est depuis toujours le nerf de la guerre, la controverse est, depuis longtemps, le ressort de la politique et de son rejeton moderne : l’information. En y invitant le monde des affaires, les promoteurs de cette arme de manipulation massive offrent aux entreprises d’occuper une place enviable sur le marché de l’opinion. Ont-ils tort ? À voir la débandade politicienne en Arizona et en Arkansas, la victoire de l’entreprise citoyenne pourrait faire des émules ailleurs.

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1 commentaire
  • Eric Lessard - Abonné 7 avril 2015 18 h 50

    La grande entreprise et les gays

    Votre chronique est intéressante, mais selon moi, ce n'est pas pour le plaisir de s'engager dans des débats sociaux que les grandes entreprises ont agit de cette manière, mais plutôt dans leur propre intérêt.

    D'ailleurs, l'opinion publique aux États-Unis a changée de manière spectaculaire en faveur des gays et tout porte à croire que la tendance va se maintenir. L'homophobie est de plus en plus comparée au racisme, c'est-à-dire un point de vue qui n'a plus sa place.

    Les États-Unis traversent actuellement de très nombreux et sérieux problèmes sociaux et la dernière chose qu'ils ont de besoin, c'est de persécuter les gays qui se battent depuis des décenies pour avoir les mêmes droits que le reste de la population.