Voyage à venir en Algérie

Depuis toujours, je rêve de voyager à Oran et à Alger afin de mieux apprécier l’oeuvre d’Albert Camus. Héros non seulement philosophique, Camus reste aussi pour moi l’incarnation d’une certaine idée que je conserve depuis ma jeunesse sur la possibilité d’un journalisme à la fois littéraire et idéaliste. Lors de sa vie trop courte, cet enfant de la classe ouvrière, dont la mère était illettrée, a élargi les esprits de millions de lecteurs avec ses romans, mais il a également donné à des milliers de journalistes moins doués que lui l’espoir que quelque part, enfoui dans le petit train-train quotidien de leur boulot, il pourrait se trouver quelque chose de plus édifiant qu’un compte rendu exact ou qu’un fait divers amusant.

Évidemment, on peut s’inspirer des écrits de Camus sans se soucier de ses racines. Mais ma curiosité journalistique ainsi que mes inclinations touristiques voudraient que je me rende au berceau du saint patron des éditorialistes engagés pour me tremper dans la chaleur intense, le soleil brûlant et la plage déserte décrits dans L’étranger. Là-bas, en Algérie, je rencontrerais les ombres de vraies personnes évoquées dans Le premier homme. Je croiserais à Oran une version du Dr Rieux, implacable adversaire du mal universel dans La peste. Et dans les rues de Belcourt, à Alger, je respirerais l’air qui a permis, contre toute attente, au grand esprit du petit Albert de fleurir, malgré la pauvreté, sous l’oeil bienveillant d’un enseignant sage qui a pu servir de père pour un gamin qui avait perdu le sien dans la Grande Guerre.

Sauf cette invitation, reçue en 1998, à participer à une mission anticensure à Alger pour une organisation de presse, je n’ai jamais eu l’occasion de mettre les pieds au Maghreb. À l’époque, l’Algérie était en pleine guerre civile entre le gouvernement militaire et les rebelles islamistes, et je ne voyais pas d’intérêt à faire l’aller-retour de l’aéroport à l’hôtel en blindé. À quoi bon me présenter sur les lieux sacrés de Camus sans pouvoir me promener dans les rues et plonger dans la Méditerranée ?

Toutefois, ce rêve d’un Camus retrouvé en Afrique du Nord m’est resté dans le ventre, alors que j’étais ignorant du monde maghrébin, à part des rencontres de routine avec les commerçants algériens à Paris et quelques conversations pas très agréables au Tunnel, un bar défunt du boulevard Exelmans. À vrai dire, mon rêve camusien a peu de rapport avec l’Algérie actuelle, et même aucun avec l’Algérie pied-noir de Camus.

Un choc

Or mon séjour dans l’Algérie de fiction camusienne a été rudement bousculé ces derniers jours. Ayant récemment relu L’étranger, j’ai lu à la suite Meursault, contre-enquête, le roman de Kamel Daoud sorti l’année dernière en France (en juin aux États-Unis), et voilà que je ne peux plus rêver de la même façon.

Daoud offre une révision de L’étranger du point de vue arabe qui a bouleversé mes images fixes et rend impossible mon éventuel voyage à l’ancienne colonie française, du moins pas dans un état d’ignorance béate de l’Autre arabe. À travers son narrateur, Haroun, frère de la victime abattue sur la plage par Meursault, Daoud fait son propre rêve, donnant à « l’Arabe » un nom, Moussa, et une personnalité que Camus n’a pas forcément voulu envisager. Dans L’étranger, l’Arabe est un symbole qui menace, mais qui n’agit pas vraiment ; il sert de tabula rasa pour refléter un dilemme largement occidental qui a abouti au quasi-suicide de Meursault.

Plus surprenant encore, on ne trouve pas de rancune anticolonialiste chez Daoud, pas de clichés tiers-mondistes. Guylaine Massoutre soutient dans Le Devoir que « la force du roman, c’est de n’être ni une revanche ni l’histoire d’un martyr… on y lit une colère géante, à la mesure de l’absence d’empathie, de l’effacement de la victime, de “ la nonchalance majestueuse ” du criminel Meursault ».

Comme Camus, Daoud est journaliste, chroniqueur au Quotidien d’Oran, laïque et méprisant envers des islamistes en guerre contre la tolérance et la liberté. Il a dernièrement expliqué au New Yorker qu’il a « écrit un roman parce que, pour une fois, j’ai pu mettre un petit peu de distance entre moi et le journalisme ». La conséquence en est une fatwa ordonnée par un imam radical, offensé par la politique trop libérale de Daoud et par son protagoniste, qui aime les femmes et l’alcool. « Ce sont des amoureux de la mort, pas de la vie », déclare Daoud. Camus, lui aussi, aimait les femmes et la liberté.

Mais Daoud révèle peut-être un conflit caché du Prix Nobel. D’après Haroun, le meurtre commis par Meursault « semble celui d’un amant déçu par une terre qu’il ne peut posséder. Comme il a dû souffrir, le pauvre. Être l’enfant d’un lieu qui ne vous a pas donné naissance. » Si jamais je voyage en Algérie, ce sera en compagnie d’Haroun ainsi que de Meursault.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

8 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 7 avril 2015 01 h 06

    Des gens issus du fin fond du monde

    Merci de nous faire voyager en Algérie et en bonne compagnie avec celui qui disait si j'avais a choisir je choisirais ma mere, peut etre faudrait-il que je fasse ce voyage avec vous, car j'aime ces gens, il y a tellement de gens merveilleux qui en sont issus, un pays frontiere,de tout les mondes , meme Augustin en était issu, qui a pris sur lui de refonder la grande Rome décadente et pourrie, j'aime ces gens de frontieres, aux frontieres des mondes, qui se permettent parfois d'englober le monde, bizarre mais je crois que c'est d'eux qu'apparaitra peut etre la sainte paix si un jour elle apparait, mais je vais faire comme vous et relire Camus en respect de tous mes amis magrébins, ces gens issus du fin fond du monde, merci il est beau votre texte, il est soulageant dans le contexte actuel

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 7 avril 2015 07 h 33

    L'esprit criminel de Meursault

    J'ai également lu avidement Camus dans ma jeunesse assoiffée de l'inconnu, de pays étrangers, d'aventure. Camus est une excellente référence pour explorer cette période tumultueuse du colonialisme et de la rencontre de l'Occident et de l'Orient.

    Selon madame Massoutre, "on y lit une colère géante, à la mesure de l’absence d’empathie, de l’effacement de la victime, de “ la nonchalance majestueuse ” du criminel Meursault »." N'est-ce pas l'esprit dans lequel se trouve une personne qui commet un meurtre? C'est la caractéristique principale du meurtrier.

    Cela dit, il est intéressant d'avoir l'autre perspective, celle de l'Arabe, et de découvrir l'autre facette d'un même épisode de l'histoire de l'Algérie et de la colonisation française. Quoique beaucoup d'encre a coulé sur le sujet. Mais il est important de ne pas perdre les deux perspectives de vue, ou d'en discréditer une au profit de l'autre.

    Ce qui me donne froid au dos est de voir que la haine et le ressentiment profond persistent après près d'un demi-siècle et d'entendre des gens des anciennes colonies françaises, naturalisés français parler avec autant de haine de la France et des Français d'aujourd'hui, et souhaiter ardemment détruire cette nation qui est la leur depuis déjà quelques générations. J'ai entendu plusieurs témoignages troublants qui me donnent tout à penser que l'esprit de vengeance est nourri depuis la venue en France des premiers immigrants, et que cela est à la veille d'aboutir en une immense implosion. L'assimilation ou l'intégration ne s'est jamais faite, et les jeunes générations n'ont pas su faire table rase avec le passé et surtout se débarrasser des sentiments de vengeance et de haine qui sont exacerbés par l'antiracisme et les politiques intérieures françaises qui favorisent l'immigration au détriment des autochtones.

    • Gilles Théberge - Abonné 7 avril 2015 10 h 42

      «Les politiques intérieures françaises qui favorisent l'immigration au détriment des autochtones»

      Copié collé nous pouvons voir ce phénomène se déployer lenement mais sûrement ici dans le sillage du multiculturalisme.

      Comme quoi si l'intégration fusionnelle ne marche pas, son contraire non plus...

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 7 avril 2015 15 h 53

      C'est malheureusement mon constat, monsieur Théberge, fondé sur des témoignages que j'ai entendu de vive voix et directement, des échanges intenses, passionnés, enrichissants, mais aussi parfois très troublants, voire inquiétants. Nous avions autrefois Deux solitudes, et nous étions encore en train de s'apprivoiser, lorsque déferla le Raz-de-marée, il y a de cela une quarantaine d'années, et qui déferle encore. Si les crues se dissipaient progressivement, on pourrait rêver au retour du beau temps, mais il me semble bien que c'est tout le contraire qui se déroule sous nos yeux, et que l'avenir nous réserve une montée des tensions.

      Il n'y a pas si longtemps, j'avais eu le plaisir de m'entretenir avec un Tunisien, marié à une Québécoise, cultivé et en mesure de tenir une conversation sur des sujets aussi chauds que l'immigration, le communautarisme, l'islamisme, la colonisation des pays du Maghreb, etc. Certes, j'ai vu inévitablement pointer cette amertume du passé, et j'ai constaté qu'elle continue d'alimenter les sentiments de vengeance et d'une haine insoutenable. Mais, la conversation s'est terminée par un échange de soupirs et nous avons exprimé à l'unisson la nostalgie d'une époque où les peuples étaient bien enracinés, et le terme "nation" prenait toute sa signification.

  • Jean-Serge Baribeau - Abonné 7 avril 2015 08 h 33

    Entre l'espoir et la condition humaine

    Ayant été, dès l’âge de 16 ans, profondément marqué par l’ensemble de l’œuvre d’Albert Camus, cela me trouble et me réjouit de voir qu’un autre regard (que celui du petit collégien que j’étais) permet d’élargir le champ, toujours un peu limité, de mes perceptions.

    Personnellement, j’ai, comme des milliers d’humains, lu Camus et Sartre. La question qu’on me posait, c’était : de quel côté de ce tandem brisé se situe ta préférence ?

    Au fil des années sarcastiques qui m’ont regardé vieillir à petits pas, j’ai fini par répondre que Camus me touchait beaucoup plus, et plus souvent, que Sartre, que je ne dédaignais pas pour autant. La défense de la liberté est toujours bienvenue.

    Deux des auteurs que j’ai beaucoup aimés, parmi tant d’autres, ce furent l’auteur de "La Peste" et le merveilleux André Gorz, qui se faisait aussi appeler Michel Bosquet. J’ai aussi apprécié Edgar Morin et le presque oublié Ivan Illich.

    Le texte de John R. Macarthur a rallumé des lumières, tapies dans l’ombre. Et bien que je souffre d’une invalidité partielle, j’ai l’espoir d’aller, un jour, visiter les pays du Maghreb. Ici, à Montréal, il y a de nombreux Maghrébins qui sont chauffeurs de taxi. J’ai eu de longues discussions avec des types qui m’ont ébloui. La largeur de leur esprit me ravissait. J’ai aussi croisé, moins nombreux, des islamistes hargneux et enragés.

    En cette période de ma vie au cours de laquelle j’ai besoin de la lueur d’une bougie, ou de plusieurs bougies, je remercie John R. MacArthur d’avoir décoché des étincelles qui me bouleversent et m’allument.


    Jean-Serge Baribeau, 71 ans
    Sociologue des médias et écrivain public

    • Gaetan Belisle - Abonné 7 avril 2015 11 h 24

      Tellement d'accord avec vous M. Baribeau. Plus particulièrement votre conclusion.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 7 avril 2015 12 h 42

      C'est très agréable de vous lire, monsieur Baribeau. Il est beau de voir que vous n'avez pas perdu le sens de l'émerveillement et de la découverte.

  • Caroline Jarry - Abonné 8 avril 2015 00 h 05

    Très beau texte

    J'ai bien aimé votre texte, M. MacArthur, comme toujours, d'ailleurs. Humanité, engagement, littérature, curiosité, ouverture d'esprit: on se sent toujours rassuré, quand on vous lit, de constater que tout ça existe encore. J'aime beaucoup Camus aussi, mais je n'ai pas encore lu Meursault, contre-enquête, de Daoud, que je me promets de lire. Je suis sûre qu'au fond vous êtes ravi que Daoud ait bousculé vos rêves sur l'Algérie de Camus, ravi, aussi, de voir qu'il n'y a pas de rancune anti-colonialiste chez Daoud (cette guerre-là est finie), et que les deux hommes partagent, outre leur métier de journaliste, un goût pour l'alcool et les femmes! Peut-être "l'Arabe" et "le Français" ont-ils plus en commun que l'on peut penser, finalement, malgré l'histoire (la grande et la petite) qui les séparait. Votre texte ressemble à une rencontre possible, et met un peu de baume sur ces temps difficiles. Espérons que vous ferez ce voyage en Algérie et que nous aurons droit au prochain chapitre!