¡No pasaran!

Ah ! le petit frisson d’avoir frôlé l’Histoire ! Et ce sentiment inaltérable qui donne l’impression de la faire. L’Histoire avec un grand H. Celle qui ne passe qu’une fois et dont on parlera demain encore. Cela ne se remplace pas. Avouons pourtant, avec Marx, que, lorsqu’elle se répète, l’Histoire ne fait que bégayer.

Cette courageuse manifestation contre des fascistes fantômes qui n’ont pas montré le bout de leur nez n’avait-elle pas des airs burlesques ? À Dresde et à Leipzig, ils étaient plusieurs milliers. À l’angle de Pie-IX et de Bélair, il n’y avait même pas un petit facho à se mettre sous la dent. Pas de quoi réveiller le fantôme d’Adrien Arcand.

Reconnaissons, à la décharge de nos « antifascistes », que l’époque n’est pas des plus exaltantes pour toutes ces âmes bien nées qui ont rêvé de faire l’Histoire. On a lu Zola au fond de sa banlieue, on a rêvé de la guerre d’Espagne avec Orwell, on a peut-être même affiché un poster de Guevara dans sa chambre. Or voilà qu’en guise de grand défi historique, votre professeur de cégep vous propose de recycler vos déchets, de bannir les poêles à combustion lente et de faire du compost. Dur, dur pour le moral…

Alors, on s’invente des fascistes virtuels. On s’imagine que cette lointaine et paisible province, prise en étau dans cet hiver politique et climatique qui ne veut pas finir, vit au coeur des grands bouleversements du monde. Non, le fascisme ne passera pas ! Montréal sera le rempart de cette Amérique « ouverte sur le monde ». Au passage, on en aura profité pour raconter que l’Europe était gangrenée par cette peste brune.

 

Qu’en est-il réellement de Pegida, acronyme des « Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident » ? Le mouvement est né à Dresde, capitale du land de Saxe, sous la houlette d’un repris de justice xénophobe, Lutz Bachmann, qui avait fricoté avec l’extrême droite. Réunissant 350 personnes le 20 octobre 2014, le mouvement en rassembla 25 000 au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo. Si quelques milliers de personnes se réunissaient encore à Dresde le mois dernier, jamais le mouvement n’a pu véritablement s’exporter hors des anciennes frontières de la RDA. Ailleurs en Europe, il a carrément fait chou blanc : 400 manifestants à New Castle et 350 à Paris !

En réalité, Pegida s’explique surtout par l’histoire particulière de l’ex-RDA. Dresde est la ville allemande qui a payé le plus lourd tribut lors des bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Sous domination communiste, la région demeura imperméable au bilan du fascisme dressé à l’Ouest. Sa population fortement ouvrière considérera toujours avoir résisté au fascisme identifié à l’Allemagne de l’Ouest. C’est notamment ce qui explique la forte implantation de l’extrême gauche et de l’extrême droite dans cette région par ailleurs très éprouvée par la crise et le chômage.

Dans Libération, le politologue Werner Patzelt décrivait ainsi les manifestants de Pegida : « L’extrême droite est minoritaire dans le mouvement. Les gens qui se mobilisent sont des citoyens ordinaires, pas de gauche bien sûr, mais pas non plus néonazis. Ce sont des gens que la CDU pourrait atteindre si elle cessait de faire l’autruche avec le thème de l’immigration. » Voir dans Pegida un mouvement fasciste montre bien l’inculture de notre époque. Que Pegida soit islamophobe, ça semble aller de soi. Qu’il soit xénophobe, c’est une évidence. Raciste, ça reste à démontrer. Mais fasciste ? Faut-il rappeler que le fascisme n’a jamais été conservateur, qu’il fut même révolutionnaire et proposait, à la manière de son vieil ennemi et alter ego communiste, de faire table rase du passé pour construire un homme nouveau.

Or Pegida ressemble beaucoup plus à un mouvement conservateur, celui des exclus de la croissance, qui a la nostalgie d’une Europe sans immigrants et sans mondialisation. Or, si le mouvement a pris cette ampleur en Allemagne, c’est parce que ces idées n’y avaient pas encore d’expression politique, à l’exception du parti Alternative für Deutschland encore embryonnaire. Au contraire, si le mouvement n’essaime pas hors d’Allemagne, c’est que ces courants y ont déjà leur expression politique, qu’il s’agisse du Front national (France), de l’UKIP (Royaume-Uni), de Cinque Stelle (Italie), de Podemos (Espagne) ou de Syriza (Grèce).

De gauche ou de droite, ces partis populistes ont en commun d’exprimer la grogne des vieilles nations européennes contre la mondialisation et Bruxelles, laquelle est perçue comme l’instrument de cette même mondialisation. Ils expriment ce que, dans son dernier livre, l’historien Pierre-André Taguieff appelle «la revanche des nationalismes» (PUF). Cette grogne est particulièrement forte dans les classes populaires qui ont depuis longtemps déserté les partis de gauche, très européistes, pour se regrouper dans des partis populistes. Le Front national n’est-il pas aujourd’hui le premier parti ouvrier de France ?

Qualifier tous ces mouvements de fascistes en les rejetant du revers de la main relève ni plus ni moins que du déni politique. Mais il sera toujours plus facile de se rejouer le scénario des années trente que de tenter de comprendre ce qui se déroule sous nos yeux.

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