Trouver sa place sur l’échiquier mondial (1)

Des terrasses sur l’île de Brac (côte sud en face de l’île Hvar) qui n’ont rien à envier à celles du Douro ou de la Côte Rôtie.
Photo: Jean Aubry Des terrasses sur l’île de Brac (côte sud en face de l’île Hvar) qui n’ont rien à envier à celles du Douro ou de la Côte Rôtie.

L’histoire du Québec, dont le pays peine encore à naître, paraîtra digne du visionnement de La mélodie du bonheur en comparaison de l’épopée passablement nourrie qui est celle de la Croatie d’aujourd’hui. Deux millénaires ponctués d’un incroyable jeu de chaises plus étourdissant encore qu’une danse à Saint-Dilon. Il y a d’abord l’État ostrogoth, lombard, avar puis croate, qui devient hongrois en 1097, vénitien, ottoman et autrichien par la suite (Les Habsbourg), puis français avec Napoléon 1er, avant de redevenir hongrois avec l’Illyrisme.

Vous me suivez ? Arrive la formation de l’État yougoslave (union des Serbes, Croates et Slovènes en 1918), lui-même occupé par les Allemands, puis le maréchal Tito qui assoit le monopole du pouvoir dès 1945. Ça ne s’arrête pas là. Après la mort du célèbre dictateur communiste au début des années 1980, communistes réformateurs ainsi que l’Union des anticommunistes et nationalistes (fédérés sous l’Union démocratique croate) ouvrent la porte au « sympathique » Slobodan Miloševic, qui, malgré une proportion de 94 % de Croates en faveur de l’indépendance en 1991, aiguise déjà les tensions à venir entre les Serbes et ces derniers. Vous connaissez la suite.

Ces quelques renseignements ne sont pas anodins. Même s’ils ont été soutirés sur place la semaine dernière sous l’influence d’une quantité phénoménale de slivovitz. « Slava de soi », s’empressaient d’ailleurs de ponctuer ces vignerons croates rencontrés, trop heureux de faire connaître leur pays et leur production viticole qui, de peine et de misère, commence aujourd’hui à trouver ses marques après un communisme d’État paralysant.

Vous en connaissez, vous, des vins croates ? Encore absents des tablettes officielles de la SAQ, ils pourraient, et c’est à espérer, trouver preneurs parmi les amateurs de vins franchement originaux, à l’image des vins grecs avec lesquels ils partagent quelques affinités de style. Quelques agences promotionnelles sont déjà sur le coup, dont la très sérieuse Cro Can Premium (crocanpremium.com) avec un portfolio en importation privée qui mériterait largement d’être disponible à l’amateur via le répertoire de notre société d’État.

Plus de compétitivité

Le chef de la délégation de l’Union européenne (UE) en Croatie, Paul Vandoren, se confiait au journal Le Monde en ces termes, fin 2013 : « Le problème de Zagreb est d’abord celui de sa compétitivité. ll faudrait que les Croates se renseignent, prennent des initiatives, s’organisent, pour être compétitifs », avant d’ajouter que « la Croatie va devoir se frotter aux défis et aux contraintes de l’énorme marché qui s’ouvre à elle et apprendre à trouver des débouchés. Dans l’agroalimentaire, par exemple, les Croates exportaient surtout, jusqu’à aujourd’hui, vers les pays voisins du CEFTA (Central European Free Trade Agreement), sorte de marché commun des pays du sud de l’Europe non membres de l’UE), où ils ont un accès privilégié. »

Depuis une quinzaine d’années maintenant, avec un renouvellement en profondeur du vignoble et après cette époque communiste où l’État contrôlait intégralement la production vinicole, une bouffée d’air frais s’installe désormais. Un constat vérifié lors d’une visite auprès d’une dizaine d’entreprises locales.

Comme me le mentionnait en début de semaine Veselko Grubisic, ambassadeur croate à Ottawa, « le pays, fort de ses quelque 30 000 hectares de vignobles plantés, livre aujourd’hui une production de qualité, à la fois consistante et d’une quantité capable de se positionner à l’export ».

Une nouvelle génération

Si l’homme prêche évidemment pour sa paroisse, force est d’admettre que le pays, autrefois riche de plus de 180 000 hectares de vignoble (quatre fois le Languedoc actuel) sous l’Empire austro-hongrois, est, avec ses 1000 îles flottantes sur l’Adriatique, ses 200 cépages (dont une soixantaine autochtone), ses 12 sous-régions viticoles marquées par une mosaïque impressionnante de terroir et, bien sûr, l’expertise d’une nouvelle génération de vignerons, un endroit qui a tout pour trouver sa place sur l’échiquier mondial du vin.

Un baptême aussi pour le chroniqueur qui ne connaissait ni d’Ève ni des dents le moindre cépage ni le moindre vigneron. L’Italie proche fournit tout de même des références ampélographiques avec, par exemple, le terrano (confondu avec le refosco, dont il s’apparente sur le plan organoleptique), la graševina (devenue riesling italico en Italie), la malvazija istarka (la malvasia del carso, ou istriana, côté italien toujours), ou encore ce fameux tribidrag (dont le plavac mali est génétiquement proche, sans être identique) plus connu sous le nom de primitivo ou zinfandel.

Court séjour sur place, mais séjour décoiffant. Cépages de caractère, souvent de grande finesse, comme en témoigne l’auteur britannique Jancis Robinson, avec, souvent, cette sapidité, cette salinité (dans les îles) et ce mélange de buvabilité et de fluidité qu’initient des sous-sols variés (bauxite, oxydes de fer, calcaire, karst, etc.) à l’intérieur de deux principales régions (méditerranéenne et continentale) où la pluviométrie (entre 500 et 1000 mm par an) n’incite pas à l’irrigation.

Piège à éviter, cependant, cette multiplication potentielle de cépages internationaux grassement élevés sous bois, dont devra se méfier l’industrie qui cherchera toujours à attirer le regard d’une certaine presse critique états-unienne (suivez mon regard).

Le projet Stina

Jako Andabak, rencontré sur l’île de Brac, au large de la ville de Split, est un entrepreneur d’une énergie à faire fondre tous les pylônes d’Hydro-Québec. Dès 2009, l’homme qui opère déjà un centre touristique très chic bon genre dans le village de Bol, s’offre en location la Coopérative agricole locale où, depuis 1903, les coopérants apportent le fruit de leur vendange.

Remise à niveau de l’endroit laissé à l’abandon sous l’ère communiste, plantation de 55 hectares de vignoble sur coteaux karstiques bien drainés, dont certaines terrasses (côté sud, en face de l’île Hvar) n’ont rien à envier à celles du Douro ou de la Côte Rôtie, et achat de raisins (pour 60 % du volume) de ces mêmes coopérants vignerons, mais ici triés sur le volet pour la qualité de leur vendange, élevage princier sous bois, bref, rien n’est laissé au hasard pour livrer le meilleur.

La dégustation le confirme. En blanc, vibrant Stina 2013 (posip, vugava et chardonnay), bien sec, expressif, vivace et salin (5)★★★ ; parfumé Vugava 2013 aux nuances fines et abricotées évoquant le beau viognier (5)★★★ ; surprenant Stina 2013 (100 % posip) fermenté sous bois, dont les accointances aromatiques avec les meilleurs graves bordelais s’imposent (5)★★★; ou encore, impressionnant Meister Posip 2013, un blanc d’envergure au tracé fruité impeccable, pourvu d’une amertume « minérale » en finale qui apporte un surcroît de panache à l’ensemble (5+)★★★1/2 ©.

Côté rouge, si le Plavac Mali 2011 étonne par sa consistance et son volume fruité bien structurant (5+)★★★ ©, la cuvée Stina Majestor 2011, elle, n’est pas sans évoquer, par sa puissance et sa charpente, la vinosité des grands zinfandels de ce monde (10+)★★★★ ©. Avec, toujours, derrière, cette poigne minérale forte qui évoque en fait cette ferme et généreuse main tendue du vigneron croate fier de son vin.

La semaine prochaine : des maisons croates à découvrir.

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