Maudit bonheur!

La journaliste Marie-Claude Élie-Morin n’en a pas contre le bonheur, mais contre sa version narcissique, commerciale et factice, qui prévaut à l’heure actuelle.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La journaliste Marie-Claude Élie-Morin n’en a pas contre le bonheur, mais contre sa version narcissique, commerciale et factice, qui prévaut à l’heure actuelle.

Existe-t-il une recette pour être heureux ? Si c’était le cas, on le saurait, évidemment, depuis le temps qu’on la cherche. La question du bonheur, en effet, occupe les philosophes depuis l’époque de l’Antiquité. Au XVIIIe siècle, toutefois, Kant refroidira les ardeurs de ses collègues en affirmant que « le problème qui consiste à déterminer d’une façon sûre et générale quelle action peut favoriser le bonheur d’un être raisonnable est un problème tout à fait insoluble ». Alain, au début du XXe siècle, donnera raison au maître allemand en déclarant que « le bonheur est une récompense qui vient à ceux qui ne l’ont pas cherchée ».

Ces paroles de sages ne convaincront pas grand monde. Aujourd’hui comme hier, la quête du bonheur reste notre grande affaire et nous fait faire bien des folies. Déterminée par les conditions matérielles et par l’esprit dominant d’une époque, cette quête, au cours de l’histoire, a changé de nature. Expérimentée, il n’y a pas si longtemps, comme une action politique et collective visant le progrès social, elle est devenue, aujourd’hui, à l’ère du néolibéralisme et du narcissisme, une obsession individuelle. C’est cette dernière mouture qu’explore et que critique la journaliste Marie-Claude Élie-Morin dans La dictature du bonheur.

Capitalisme magique

« On a l’impression que, partout, le message est le même : il suffit de “penser positif” pour être heureux, riche et en santé, et si votre vie va mal, c’est de votre faute, écrit-elle pour résumer le credo contemporain. C’est un message nombriliste mais aussi matérialiste, centré sur le gain et l’épanouissement individuels plutôt que sur la compassion, l’entraide ou la solidarité […]. »

La tendance est forte et se présente comme le fin du fin actuel en matière d’eudémonisme, mais son histoire l’inscrit dans la logique d’une sorte de capitalisme magique aux fondements plus que douteux.

La stupide thèse d’un ouvrage comme Le secret, c’est-à-dire cette « loi de l’attraction universelle » selon laquelle il suffit de vouloir quelque chose avec foi pour l’obtenir, remonte, explique Élie-Morin, au courant de la « Nouvelle Pensée », né aux États-Unis au XIXe siècle. Ce courant affirme que « le monde matériel n’existe pas » et que la maladie n’est que la manifestation d’un déséquilibre de l’esprit.

Des preachers et autres gourous s’en inspireront pour plaider que « toutes les impulsions de la pensée ont tendance à se manifester par des équivalents matériels ». De pures niaiseries, quoi, mille fois dégonflées, mais qui auront un succès boeuf, notamment au Québec où ce genre de bêtises fait la fortune de conférenciers embauchés par des entreprises pour laver le cerveau de leurs employés sous prétexte de les aider.

On pourrait se contenter de s’en désoler, de s’en moquer, et se dire « tant mieux, si ça leur fait du bien ». Or, justement, souligne Élie-Morin, ça ne leur fait pas du bien — notre société de la pensée positive est plus dépressive que jamais — et ça engendre une foule d’effets pervers très peu réjouissants.

Dans le domaine de la santé, par exemple, cette mode qui consiste à considérer le cancer comme un « cadeau » permettant de renouer avec les « vraies valeurs » est une insulte à l’intelligence et à la dignité. De plus, inciter les malades à « positiver », en laissant entendre que les idées noires auraient un lien avec leur état, ajoute à leur souffrance et les infantilise en nourrissant la pensée magique.

En milieu de travail, les formations axées sur le développement personnel, sur l’attitude zen, sur la motivation et sur le rejet de la critique entretiennent l’idée que nous sommes les entrepreneurs de nos vies et qu’il nous revient, individuellement, de nous rendre désirables pour nos employeurs « créatifs ». « Pendant que les travailleurs se consacrent à cette quête dans la mentalité du chacun pour soi, déplore à raison la journaliste, l’action collective et la recherche de nouvelles formes de solidarité qui pourraient améliorer leur condition sont délaissées. »

Lucidité

On aura compris que Marie-Claude Élie-Morin n’en a pas contre le bonheur, mais contre sa version narcissique, commerciale et factice, qui prévaut à l’heure actuelle. Elle ne plaide pas pour le malheur, mais pour la lucidité et le souci de la vérité.

« L’injustice bêtement aléatoire peut s’abattre sur nous tous » et, « dans la vie, une part de souffrance est inévitable », constate celle qui a écrit ce livre après la mort prématurée de son père, adepte zélé et militant de la pensée positive, la rupture de son couple et l’épreuve de l’infertilité. Se préparer au pire, continue-t-elle en donnant l’exemple de la NASA, relève souvent de la sagesse, la colère devant l’exploitation et l’injustice est saine quand elle pousse à l’action politique, le regret a des vertus pédagogiques et la mélancolie est un puissant moteur artistique.

Reportage journalistique orienté et doté d’une belle énergie critique, La dictature du bonheur manque de radicalisme philosophique et de profondeur sociologique, mais reste une invitation bien envoyée à rejeter la camelote optimiste qu’on nous vend pour nous endormir au profit d’une lucidité parfois douloureuse mais qui nous grandit.

L’auteure sera en séance de signatures au Salon du livre de Québec les samedi 11 et dimanche 12 avril.

La dictature du bonheur

Marie-Claude Élie-Morin, VLB Montréal, 2015, 176 pages

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