À vos marques

À l’ère du déclin des médias traditionnels, et en particulier de la presse écrite, il est évident que les différentes facettes de la réalité journalistique changent. J’ai pris vendredi un train pour Ottawa afin de m’y entendre dire quelques mots à ce propos.

Connaissez-vous l’agence française Relaxnews ? Fondée en 2000 par les frères Jérôme et Pierre Doncieux, deux routiers des communications, elle présente un chiffre d’affaires de 10 millions de dollars. Cette agence se consacre aux « loisirs couvrant l’actualité bien-être, maison, divertissement et tourisme » pour les « marques et les médias ».

Relaxnews propose en quelque sorte de divertir les clients des grandes marques qui retiennent ses services afin de retenir leur attention sur leurs différentes plateformes. Parmi ses clients, on compte nombre de grandes marques : Jean Paul Gaultier, Heineken, L’Oréal, Air France, Orange, Louis Vuitton, etc.

Avec l’Agence France-Presse (AFP), Relaxnews a lancé « le premier fil mondial d’information sur les loisirs ». Ce « fil de presse » compte 200 abonnés et répond, selon ses créateurs, aux besoins de « l’actualité des loisirs ». En clair, cette « actualité » d’un nouveau genre a pour fonction de soutenir l’attention de la clientèle des entreprises. Ce contenu aux visées très particulières est envisagé néanmoins de plus en plus, ici comme en France, comme de l’information véritable.

Le géant de la communication Publicis a fait savoir qu’il entendait racheter Relaxnews. Publicis est le troisième groupe du genre au monde par son chiffre d’affaires de près de 10 milliards de dollars. Il est présent sur cinq continents, y compris au Canada. On parle volontiers chez Publicis de l’univers de Relaxnews comme celui d’une « nouvelle révolution des contenus ».

Maurice Lévy, le patron de Publicis, précise qu’il ne s’agit pas de créer, en lieu et place de l’information, des publireportages d’un nouveau genre. Non, non. Il s’agit plutôt de « compléter de façon performante son offre clients ». Voilà qui est bien dit, plus clair. Le patron se montre d’ailleurs parfaitement transparent : « les marques, dit-il, deviennent des médias, et nos groupes doivent se transformer pour accompagner ce mouvement ». En d’autres termes, l’information n’est plus de l’information. Et ces transformations n’ont pas à susciter de leçons de morale.

Qui peut se surprendre, devant une enfilade de perles de ce genre, que les journalistes en quête de faits et d’analyses apparaissent de plus en plus comme des quantités négligeables ?

Il n’est pas anodin de constater qu’on ne cesse de se pâmer devant les perspectives offertes par des machines capables en apparence de les remplacer. Data2Content, le nom du robot qu’utilise désormais le site Internet du Monde, a rédigé à ce jour plus de 36 000 articles sommaires. Le robot travaille bien, assez bien en fait pour être employé aussi par différents sites commerciaux. Il a rédigé notamment des textes parfaitement lisibles pour des services de transports, des agences de voyages et des entreprises de location. Il s’agit désormais de produire de plus en plus de « contenus », mais avec de moins en moins de journalistes véritables.

La charte de Munich, un des cadres de référence de l’éthique journalistique, affirme pourtant, entre autres choses, que l’indépendance est une condition première de l’exercice du métier. À l’article 9, on lit : « Ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire ou du propagandiste ; n’accepter aucune consigne, directe ou indirecte, des annonceurs. » En un mot, les robots ou ceux qui se comportent comme tel n’ont pas droit à une carte de presse.

Les médias ont fléchi partout devant un vaste mouvement de subordination aux grands intérêts qui les contrôlent et qui menacent désormais de les emporter. Et cela est dû en bonne partie à leur incurie à défendre les valeurs premières de leur mission.

C’est dans ce contexte global, me semble-t-il, un contexte de plus en plus tenu partout pour normal, qu’il faut penser à situer les attaques livrées contre Radio-Canada ou encore contre de trop rares journaux indépendants comme Le Devoir. La défense du droit à une information digne de ce nom est devenue curieusement une affaire de résistants. C’est en somme ce que j’ai tenté d’expliquer à Ottawa, vendredi dernier, dans le cadre d’un grand atelier de l’Institut Broadbent.

Pourquoi notre société accepte-t-elle qu’on subventionne grassement des imprimés insignifiants, ceux précisément que les épiciers jugent bon de vous offrir en priorité en guise d’alimentation intellectuelle ? Cette année, Patrimoine canadien a accordé des subventions de 1,4 million à 7 Jours, de 627 523 $ à Échos vedettes, de 218 721 $ à Allô Vedettes, de 463 299 $ au magazine Le Lundi, de 167 976 $ à Dernière Heure, puis de 354 197 $ aux recettes du magazine Ricardo. Décidément, il n’y a pas que les récentes manoeuvres militaires des Russes dans l’Arctique qui indiquent que nous perdons vraiment le nord.

Le sort que l’on réserve à Radio-Canada ou encore au Devoir illustre de façon éclatante une réalité cinglante. Les chants d’amour seuls n’y pourront rien changer : il faut des actions structurelles concrètes pour endiguer le recul de l’information.

Peut-on changer les choses du côté de la capitale fédérale ? Ce qui reste de vraiment bien à Ottawa ces jours-ci, mis à part quelques amis, est qu’on peut y prendre le train pour revenir enfin à Montréal.

À voir en vidéo