«Junk science» et carré rouge

Le savant sociologue s’appelle Jean-Pierre Tremblay. Il est Québécois, évidemment. Il publie un article tarabiscoté et entortillé dans le dernier numéro de la revue universitaire française Sociétés. Le titre annonce le programme : « Automobilités postmodernes : quand l’Autolib’ fait sensation à Paris ».

Le texte se présente comme « une enquête de terrain approfondie, elle-même couplée à une phénoménologie herméneutique consistante ». Son but : montrer que la voiture en partage est « un indicateur privilégié d’une dynamique macrosociale sous-jacente : soit le passage d’une épistémè “moderne” à une épistémè “postmoderne”».

L’étude développée sur neuf pages multiplie les références en six langues et entremêle les notions fumeuses pour accoucher d’un salmigondis sociopsychanalytique. Ce qui donne par exemple ceci : « Ainsi la masculinité effacée, corrigée, détournée même de l’Autolib’ peut-elle (enfin !) laisser place à une maternité oblongue — non plus le phallus et l’énergie séminale de la voiture de sport, mais l’utérus accueillant de l’abri-à-Autolib’. »

Une fois le texte paru, ses véritables auteurs ont révélé qu’il s’agit d’un faux grossier. Manuel Quinon et Arnaud Saint-Martin, les deux farceurs, diplômés de sociologie, ne sont même jamais montés dans une Autolib’. Avec leur analyse de salon caricaturale, ils ont voulu « secouer » leur discipline de sa « torpeur » en s’en prenant particulièrement à Michel Maffesoli, directeur de Sociétés. Théoricien de la « tribu » et du « nomadisme », chantre du « postmodernisme », le professeur excentrique développe depuis quarante ans une sociologie du quotidien qui s’intéresse à l’apparence, au style, à l’image. Abonné aux controverses, il a choqué beaucoup d’universitaires en dirigeant une thèse sur l’astrologie au début du siècle.

Le directeur Maffesoli s’excuse d’avoir publié l’article dans une note rajoutée depuis sur le site Web de Sociétés. « Ce “canular” n’entache cependant pas la qualité d’une revue, publiée depuis plus de 30 ans et qui compte de nombreux fidèles abonnés, ajoute-t-il. Gardons cette “affaire” dans les limites, comme le dit Descartes, de la droite raison et du bon sens réunis. »

Les sophismes de Sophie

On vérifiera encore et encore mercredi, jour du poisson d’avril, que d’innombrables farces se réalisent par pur plaisir du rire, y compris dans les médias. Néanmoins, le piège loufoque en révèle souvent autant sur le piégeur que le piégé. Le facteur de réciprocité qu’il contient en puissance nous renseigne sur les croyances et les idées ancrées en chacun, pour ainsi dire des deux côtés de la blague. Le canular permet aussi de critiquer l’agencement des choses établies, de démystifier les clichés et d’exposer les mécanismes tordus de certaines réflexions.

On l’a encore vu il y a quelques jours quand la chroniqueuse Sophie Durocher s’est laissé embobiner par un courriel bourré de fautes et d’arguments fallacieux prétendument envoyé par un carré rouge en grève. Elle en a parlé à la radio en tirant du faux exemple des généralités finalement aussi bêtes que les niaiseries sur l’Autolib’ de Jean-Pierre Tremblay.

N’est-ce pas ainsi que travaillent souvent les omnicommentateurs ? Dans la célèbre classification de John Stuart Mill, le sophisme de généralisation est le plus répandu.

L’inférence paraît d’autant plus vicieuse quand elle s’appuie sur un sophisme de caricature, lui aussi surexploité par certains chroniqueurs, y compris en couple.

Charpie Hebdo

On dit que le canular a été inventé par des étudiants facétieux à la fin du XIXe siècle. Le jeu est maintenant étendu partout, sous de multiples formes, joyeuses, cruelles ou vulgaires. Il a même créé des genres médiatiques particuliers, comme il existe un tas de canulars littéraires ou artistiques.

Le roi français de la fausse presse, Stéphane de Rosnay, est décédé il y a quelques jours. Formé à la pub, il a eu l’idée de pasticher le tabloïd Weekly World News en 1994. Les premières livraisons d’Infos du Monde s’écoulaient jusqu’à 20 000 exemplaires avec des titres (et des photos) qui ont fait époque avec moult points d’exclamation : « L’enfant chauve-souris ! », « L’homme-tronc ! », « Le yéti retrouvé au Maroc ! ». Le drôle de magnat de la presse à mystification avait ensuite lancé Le Monte (pastiche du Monde), Le Connard (Le Canard) et Charpie Hebdo.

Le genre foisonne maintenant en ligne. Ici, Le Navet domine le créneau avec ses fausses nouvelles qui finissent par nous faire voir le monde autrement. Ou plutôt par nous faire encore comprendre que c’est moins le canular qui nous berne que la réalité dont il s’inspire.

La semaine dernière, dans un texte inventé, les policiers recommandaient aux étudiants de manifester dans l’hôtel de ville s’ils ne voulaient pas se faire arrêter. Les fonctionnaires de la matraque rappelaient de plus qu’un graffiti est une infraction, mais que poser des milliers d’autocollants sur les autopatrouilles est parfaitement toléré.

Merci. Même l’esprit postmoderne de Jean-Pierre Tremblay n’y avait pas pensé…

1 commentaire
  • François Dugal - Inscrit 30 mars 2015 08 h 16

    Validation des médicaments

    Autre cas de "junk science" : la validation des médicaments, considérons le cas du "Viox".