Encore la même chronique

La majorité silencieuse MD n’appuiera pas cette grève étudiante. Il n’y aura pas d’élan du coeur comme en 2012 parce qu’il n’y a pas le haut-le-coeur d’alors. Il n’y aura pas de casseroles non plus : même les esprits le moindrement favorables à l’idée de rompre avec le rassurant ronronnement des choses s’interrogent un peu sur ce qu’espèrent les associations étudiantes au juste…

Sinon la simple finalité de foutre le bordel dans cette ère d’austérité sélective.

Mais bon, on ne va quand même pas reprocher à la jeunesse sa dissidence devant le conformisme, devant nos capitulations ?

Eh ben oui. C’est exactement ce qu’on leur reproche. Leur idéalisme, grossièrement maquillé en caprice.

Bien sûr que les assos prêtent le flanc aux critiques. Elles sont cruellement mal outillées pour aller s’engueuler avec Richard Martineau à LCN. La tenue de leurs votes de grève relève parfois de l’insulte à la démocratie. Et puis, il y a l’étendue galactique de leurs réclamations qui, au mieux, a de quoi faire sourire.

Mais ce ne sont là que des détails.

En fait, la grogne, ou le simple désintérêt devant cette grève, est parfaitement symbolisée par une photo qui, jeudi matin, faisait le tour du monde : un policier pointant un fusil à grenades lacrymogènes en direction d’un manifestant, son armure antiémeute couverte d’autocollants qui dénoncent les modifications à son fonds de retraite.

Tout est là : il n’y a plus de « nous ».

En fait, je ne suis pas certain qu’il y en a déjà eu un. Je ne sais plus rien, sinon le froid qu’il fait dans le coeur des hommes, sinon cette course au bonheur qui ressemble à cette catastrophique chasse aux oeufs de Pâques à Laval l’an dernier. Manière de dire qu’il importe peu de piétiner son prochain sur le chemin de son propre contentement, mes cocos.

Je suis au beau milieu d’un essai de Pascal Bruckner qui remonte à une quinzaine d’années déjà : L’euphorie perpétuelle. C’est sur le devoir de bonheur, cette injonction à être heureux en toutes circonstances, ce qui nous rend terriblement malheureux. Parce que, comme le chantait Didier Boutin : sans le malheur, le bonheur, c’est triste.

Puis, forcément, les passages à vide surviennent, et sont vécus comme des échecs.

Alors, on cherche des responsables. Parce qu’après tout, on a tout fait pour l’avoir, ce bonheur. Faut que quelqu’un conspire quelque part pour nous en éloigner, non ? Jamais on ne s’interroge sur ce commandement à être heureux, sur ses effets. Et encore moins sur la nature de ce bonheur. « Cette grammaire de l’avoir convertie en langue de l’être », comme l’écrit Bruckner.

Moi, si. Tout le temps. J’ai même l’impression de réécrire la même chronique depuis des années, de sans cesse refaire les mêmes constats, en m’incluant dans le lot des grégaires, faisant partie de cette classe de citoyens qui se sent incapable de changer ce qui se passe en haut, à la différence que cela ne me donne pas envie de cracher sur ceux d’en bas pour me venger.

Mais je comprends pourquoi les choses se passent ainsi.

Car si la démocratie nous paraît illusoire, si la société a renoncé à se remettre en question, et si la majorité a décidé que nous avions atteint le pinacle de la civilisation, alors tout est affaire de continuité. Et dans ce contexte où le bonheur obligé ne se trouve que dans la dernière liberté, celle d’acheter, alors chaque dollar qu’on nous enlève est un recul de ce droit fondamental.

Le reste n’est qu’élucubrations d’intellectuel.

Il n’y a plus de « nous », mais des sous. Seulement ma liberté à moi, parasitée par l’État, lui-même saigné à blanc par tous les vampires que sont les pauvres, les fonctionnaires. La richesse empêchée par la gau-gauche, les écolos.

On ne se scandalise pas de la pension somptuaire de Thierry Vandal, qui touchera plus d’un demi-million de dollars par an à sa retraite. Ou alors cette colère s’effacera rapidement. Parce que les arcanes de ce pouvoir tout en haut nous paraissent inattaquables.

C’est ainsi que le sens de l’indignation de la multitude s’est définitivement disloqué tandis que le mien s’émousse, dangereusement.

L’écrivaine Christine Angot signait récemment un texte désespéré dans lequel elle se demandait pourquoi écrire des chroniques quand le monde poursuit sa course vers le néant, quand plus personne ne veut entendre raison, mais plutôt le son d’une autre voix qui dit pareil comme la sienne ?

Moi ? Je me demande pour le moment comment ne pas toujours réécrire la même chronique, sinon en espérant, si tout est soluble dans l’économie, l’accumulation jusqu’à la saturation. Et que le précipité danse dans la gorge du boit-sans-soif, qu’il en goûte l’amertume sans toutefois m’accuser de chercher à l’empoisonner.

Souhaitez-moi bonne chance.

22 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 28 mars 2015 04 h 51

    La même chronique

    Continuez monsieur Desjardins, répétez et répétez encore.Le *nous* est de retour chez les étudiants et les vieux bourgeois finiront par partir. Soyez patient,car les bourgeois *c'est comme les cochons plus ça devient vieux plus ça devient bêtes, plus ça devient vieux plus ça devient cons*. Et aujourd'hui on vit plus longtemps.
    Armez-vous de patience et soyez peu exigeant. Soyez satisfait si à chacune de vos chroniques vous aidez un ou deux cons à sortir de ses certitudes.
    Ma conjointe et moi aimons beaucoup vos textes tant à cause du fond que de la forme. Continuez!

  • Gaston Bourdages - Inscrit 28 mars 2015 07 h 33

    Oui, vous souhaiter une bonne chance....

    ..est une excellente idée. J'ai à vous avouer que dans mon statut de plébéien «inintellectualisme», je saisis mal ou pas du tout certains passages de votre texte. Fort bien écrit et décrit votre «pas sûr qu'il y en ait déjà eu un», en «parlant» du «nous». Toute une expérience, facilement transposable au pluriel que celles de faire «nous» ! La première résiderait-elle de faire d'abord «nous» avec soi ? Vous riez? Alors que j'étais en réinsertion-réhabilitation sociale (exit du pénitencier) «mon» très dédié, respectueuxu, ferme et fort humain agent dit de libération m'avait alors fait cette très déstabiliation (pour moi) suggestion. Comme ? M'écrire à moi-mêne en ajoutant cette «lumière»: «N'aie aucune censure...tu écris tout ce qui se passe dans ta tête, (il aurait pu ajouter: dans ton coeur) incluant ce qui n'a, pour toi, «pas de bon sens» Ma première expérience avec «mon» nous....question de voir plus et mieux clair. Quel superbe rendez-vous! Fort loin des «sous» Le néant, dont parle votre invitée madame Angot, j'ai connu et expérimenté. Que voulez-vous, il semble que j'avais à le faire. N'avons-nous pas à faire la guerre pour se délecter de la paix? Faire l'expérience de la maladie pour déguster la santé? Du paradoxe humain...il reste encore à écrire. Tout un chemin que celui d'aboutir à la réalisation de sa propre quête....et là encore, ce ne sera pas complètement terminé. La nature humaine étant ce qu'elle est aussi...imparfaite. Mourir(devenir décédé) en se disant, «j'ai fait de mon mieux....»
    Nos quêtes humaines sont superbes. Elles témoignent de la vie qui nous habite avec ou sans sous. Peut-il s'y trouver pire que la désespérance?
    Mercis du fond du coeur monsieur Desjardins. Pour cette lecture, avec vous, j'ai fait «nous» et m'en porte si bien.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Auteur.

  • Marcel Beaudoin - Abonné 28 mars 2015 08 h 01

    encore la même chronique

    Je vous souhaite bonne change.

    Un texte inspirant, profond. Merci pour votre participation à nous enrichir de l'essentiel, comprendre l'abrutissement.

  • Walter Bertacchi - Abonné 28 mars 2015 08 h 10

    Du nerf sacrament !

    Si, pour ne plus rien entendre ni plus rien voir on se résout à se mettre la tête dans le cul, si on accepte de se résigner, on sera au contraire au premières loges pour se voir et s'entendre agoniser... Secoue-toi Desjardins, secoueons-nous !

    • Pierre M de Ruelle - Inscrit 28 mars 2015 14 h 26

      Complementement vulgaire, votre intervention, n'avez vous que ces arguments a proposer...dommage pour vous Cher Monsieur.

    • Walter Bertacchi - Abonné 30 mars 2015 12 h 52

      @ M. Pierre M de Ruelle

      Monsieur,

      Je vous l’accorde, mes propos sont vulgaires. Mais que l’arbre ne vous empêche pas de voir la forêt…
      Je suis en parfait accord avec le triste portrait que dresse si bien M. Desjardins;
      Je suis déçu et en colère devant notre indifférence, notre passivité, notre facilité à se mettre la tête dans le sable, à se concentrer sur notre petit bonheur en se faisant croire que de toute façon on ne pourra rien changer.
      Je suis déçu et en colère devant notre manque de solidarité, devant notre défaitisme, devant notre je-m’en-foutisme, devant notre incapacité à se mobiliser. Tellement plus facile de baisser les bras…
      Je suis en colère de voir que l’on coupe dans l’éducation, éducation dont on essayera à nouveau d’évacuer les cours de philosophie afin d’avoir de jeunes citoyens modèles, lobotomisés, respectueux de l’ordre établi, formés pour et par l’entreprise.
      Je suis très en colère de voir le peu de soutien que l’on accorde aux étudiants qui ont le courage de prendre la rue et de dénoncer les décisions idéologiques de nos gouvernements. Pire que de ne pas les soutenir, on discrédite leurs prises de positions, on les ridiculise, on les paternalise, on leur tire dessus à bout portant. À croire que faute de courage on s’empresse de condamner ceux qui en ont. Écraser les autres pour mieux se hisser soi-même...
      Je pourrais continuer cette liste longtemps (environnement, paradis fiscaux, primes de départ scandaleuses etc.) mais austérité oblige… Cette colère que je ressens, je l’entretiens précieusement, je la nourris, afin de ne pas glisser dans l’indifférence, dans le ‘non nous’. Cette colère est lourde à porter, elle me gruge par en-dedans, elle m’use. Mais je préfère ressentir cette colère que d’abdiquer, me mettre la tête dans le sable, m’avouer vaincu et devenir un mouton docile et indifférent aux autres.
      Ensemble, tout est possible.

      Mes respects M. de Ruelle,
      Mes respects M. Desjardins
      Merci au Devoir de m’aider à penser

  • François Dugal - Inscrit 28 mars 2015 08 h 13

    La spirale

    Les étudiants protestataires refusent d'entrer dans la spirale de la consommation sans fin et sans but. Les élites ont raison d'être inquiets.