Le moment où tout bascule

Jean-François Chassay, romancier, essayiste féru de sciences et professeur, s’attarde dans ses nouvelles à des vies en apparence banales, mais aux dénouements aussi tragiques qu’inattendus.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Jean-François Chassay, romancier, essayiste féru de sciences et professeur, s’attarde dans ses nouvelles à des vies en apparence banales, mais aux dénouements aussi tragiques qu’inattendus.

Parfois on fraye avec le fantastique, la science-fiction. Parfois on est dans la fantaisie pure, ça dérape, c’est délirant. Souvent on tombe dans l’absurde. On joue aussi avec l’autofiction. Mélange des genres. Et mélange des niveaux de langue : soutenue, pour ne pas dire savante, puis, populaire soudain, ou carrément crue, quand il est question de sexe surtout.

Le tout est parsemé de références littéraires pour le moins éclectiques : d’Arthur Rimbaud à Michel Houellebecq, en passant par Émile Zola, Oscar Wilde, Edgar Allan Poe, James Joyce, Raymond Queneau, Georges Perec, Don DeLillo, Réjean Ducharme…

L’ensemble peut sembler épars, décousu. Normal, il s’agit d’un recueil de nouvelles. Des nouvelles en grande partie déjà publiées, ici et là, sur une bonne douzaine d’années… quoique « largement » remaniées dans certains cas, prend soin de préciser l’auteur, Jean-François Chassay, à la fin de Requiem pour un couple épuisant et autres nouvelles. L’exercice est périlleux.

Pourtant, c’est frappant : singularité certaine. Au-delà des contextes, des situations qui diffèrent, au-delà des écarts de style et de langage, tout est une question de regard. Celui qui pointe dans la plupart de ces histoires tire vers le noir. Noir foncé. Mais avec ceci de particulier qu’il est aussi rieur. Disons ironique, sarcastique, parfois même cynique. Comme quelqu’un qui prend plaisir à voir dégringoler ses semblables et nous en régale.

Autre aspect notable : les incises, parenthèses, apartés constants. Qui s’avèrent pour la plupart savoureux. Savoureux de méchanceté. Ou d’incongruité, d’étrangeté. Quand on s’y attend le moins, comme un cheveu sur la soupe.

Entre autres exemples, cette digression sur le phénomène des exceptions, de la part d’un personnage féminin improbable qui se trouve au milieu d’une situation improbable : « Les artistes sont pas mal fous. Ils prennent de la drogue et mélangent les alcools comme ils mélangent les couleurs. Je ne devrais sans doute pas généraliser. Et puis oui, il faut généraliser. Il ne faut pas unanimiser, car il existe toujours des exceptions. »

C’est là que le chat sort du sac. « Les peintres sont fous, les Juifs feraient n’importe quoi pour de l’argent, les Noirs aiment danser jusqu’à plus soif, les Français sont des tapettes ou des violeurs convaincus que les femmes ne demandent que ça, et les Québécois sont des trous du cul. Des épais. Des débiles mentaux comme il n’y en a nulle part ailleurs dans le monde, sauf peut-être au Canada. Mais, au Canada, ils sont débiles mentaux en anglais, ici nous sommes débiles mentaux en français. Voilà qui explique les deux solitudes. »

Conclusion : « Ce sont les règles, les lois, mais parfois se glissent des exceptions. Les exceptions souffrent de vivre leur statut d’exception. Car l’exception vit le rejet et, généralement, mal. »


La mathématique des êtres

Impossible de ne pas remarquer aussi les nombreux recoupements thématiques entre les nouvelles. La mort qui revient à tout bout de champ. Les corps qui se déglinguent. L’identité incertaine. Mais aussi, de façon impromptue, l’amour des nombres, jusqu’à l’obsession. Et la présence des chiens. Toutes choses que les lecteurs des romans de Jean-François Chassay, par ailleurs essayiste féru de science et professeur de littérature à l’UQAM, ont déjà remarquées.

Dans Sous pression (Boréal), paru il y a cinq ans, il mettait en scène un scientifique de 47 ans, divorcé, père d’un garçon, qui a réussi sa carrière mais raté sa vie personnelle. L’homme décide de se suicider. Il se donne une journée pour passer à l’acte, mais avant, il fait appel aux personnes qu’il connaît, pour voir si elles peuvent le dissuader de se tuer. Personne ne le prend vraiment au sérieux : chacun dans sa petite bulle. Sur le mode satirique, portrait de société : chacun centré sur ses propres besoins, indifférent au malheur des autres.

Considérations sociales, mais aussi politiques, remarques le plus souvent acérées, sans pardon, et réflexions, au sens large, sur la comédie humaine font partie du terrain de jeu de cet auteur né en 1959. Pour ce qui est de la mort comme telle, elle a toujours été là, dans sa fiction. On pourrait remonter jusqu’au premier roman de Jean-François Chassay, en 1991 : Obsèques (Leméac).

Le chien comme un loup

Concernant les chiens, Laisse (Boréal), publié en 2007, leur rendait hommage. On voyait défiler une série de maîtres avec leur chien, dans un parc. Chacun son monologue intérieur, son bilan de vie. Et sa solitude. C’est grâce à leur animal-miroir que ces gens-là pouvaient entrer en communication, faire des rencontres inusitées.

Plusieurs personnages, dans Requiem pour un couple épuisant, en sont à faire leur bilan de vie. L’un d’eux, obsédé par les mathématiques qu’il n’a jamais su maîtriser, se remémore les moments marquants de son existence qu’il énumère en jours écoulés. Jusqu’à son dernier jour, qu’il sent arriver. « Et la fin dans son cas, ce sera aujourd’hui, car son cancer est bien avancé, et il vit son vingt-cinq millième jour. Les chiffres ne vont quand même pas le lâcher à un moment aussi crucial. »

Chacun son obsession. Chacun ses manies, ses phobies. Les personnages se dédoublent, se métamorphosent, parfois. On les prend là où tout bascule, la plupart du temps.

L’histoire la plus hilarante du recueil concerne un homme sur le point d’exploser, littéralement, parce qu’il ne peut plus uriner. Un homme amoureux des urinoirs, depuis sa tendre enfance. « Oui, si tôt, j’adorais les grandes toilettes rutilantes et l’odeur des petites boules blanches qui montait vers mes narines pendant que je sortais mon organe de son antre », précise-t-il. Avant d’ajouter : « Je ne commenterai pas ma vie sexuelle, assez ennuyante au demeurant. Je préfère sortir mon organe pour pisser. Mon partenaire de choix aura été la toilette, surtout l’urinoir. Je ne peux être plus nu qu’au moment où, ma queue hors de mon pantalon, l’urine s’écoule de mon urètre. »

Attendez de lire la suite…

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Les histoires d’amour n’existent pas. Elles affadissent les fictions, là où elles s’inventent ; la réalité, quant à elle, ne les connaît pas. Ne comptent que des histoires de bruit et de fureur, de pouvoir, de sexxxe, de haine, auxquelles s’ajoutent les tristes aventures de ceux qui préfèrent vivre leur errance existentielle à deux, etc., etc.

Requiem pour un couple épuisant et autres nouvelles

Jean-François Chassay, Leméac, Montréal, 2015, 168 pages

1 commentaire
  • Pierre M de Ruelle - Inscrit 28 mars 2015 07 h 22

    Debile

    Vraiment je suis pantois devant une telle prose, mais je dois etre depasse, je l'avoue sincerement et vous en faites la promo?