Le Canadien: entre le réel et le symbolique

Guy Lafleur, un des joueurs mythiques du Canadien, lors de sa tournée d’adieu en 2010
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Guy Lafleur, un des joueurs mythiques du Canadien, lors de sa tournée d’adieu en 2010

Des fois, de plus en plus souvent, je me dis : « C’est assez, j’arrête. » Je suis le hockey de la Ligue nationale depuis 40 ans. Comme Jonathan Bernier, du Journal de Montréal, qui signe Sur le beat du Canadien, je peux affirmer que, « d’aussi loin que je me souvienne, le hockey a toujours fait partie de ma vie ». Dans ma jeunesse, j’ai pratiqué ce sport dans de petites ligues et, surtout, en bottes, dans la cour de mon voisin et ami. Mes plus beaux souvenirs de hockey, d’ailleurs, me viennent de ces joutes amicales et désorganisées. Je m’attriste de constater qu’elles semblent en voie de disparition.

J’ai d’abord été un partisan du Canadien et un admirateur de Guy Lafleur, avant de devenir un inconditionnel des Nordiques. Quand ces derniers ont quitté Québec, en 1995, je suis revenu vers le Canadien. Or, j’avais grandi, étudié et réfléchi. Ce n’était plus pareil. J’ai continué à suivre l’équipe, par la télé et les journaux, mais l’enthousiasme avait été remplacé par l’habitude.

Aujourd’hui, je regarde les matchs en coupant le son de la télé, pour pouvoir lire en même temps. Je me demande pourquoi je continue. Cet univers incarne une foule de valeurs que je déteste : le darwinisme social (pas de pitié pour les faibles), le turbocapitalisme, le tout-à-l’anglais, la violence, le règne de la langue de bois, les bons sentiments (la charité privée) et le désert culturel (les joueurs cultivés connaissent… les cigares et les vins chers !). Quel intérêt, tout ça ? Pourtant…

Une rumeur permanente

Je suis le Canadien pour rester en contact avec mon enfance, par fidélité à mes origines. Ce n’est pas le Canadien réel que j’aime, c’est le Canadien symbolique, celui qui nous réunissait, mon grand-père maternel et moi, tous les samedis soir. C’est mon enfance que je chéris, par l’entremise du Canadien. J’aime le lien social et intergénérationnel rendu possible par cette institution, malgré sa nature commerciale.

Ce qui m’attache au Canadien est aussi ce qui m’attache aux séries Les Boys et Lance et compte, malgré tous leurs défauts : sans cette rumeur permanente que nourrit notre passion collective du hockey, je ne reconnaîtrais plus le Québec.

Les « 30 épisodes marquants racontés par 30 journalistes » recueillis par Jonathan Bernier couvrent justement les 40 dernières années. Le plus ancien, évoqué par les vieux routiers Bernard Brisset et Yvon Pedneault, nous ramène en novembre 1976, au moment de l’élection du Parti québécois.

Tous les joueurs de l’équipe, à cette époque, sont canadiens, sauf un, et dix d’entre eux sont québécois. L’organisation affirme que le climat politique n’a pas d’impact dans le vestiaire — l’équipe, cette année-là, gagne tout le temps —, mais, neuf jours après la victoire du PQ, le Québécois Mario Tremblay administre une raclée à son coéquipier ontarien Pete Mahovlich, dans une chambre d’hôtel de Cleveland. L’affaire fera grand bruit, même si sa nature politico-linguistique est loin d’être avérée.

L’anecdote illustre que le Canadien fait partie du tissu social québécois et que sa réalité n’est pas étrangère aux tendances dominantes. En 1976, la moitié des joueurs de l’équipe sont des Québécois francophones, et le PQ est élu. En 2015, le Canadien ne compte que deux Québécois (Desharnais et Parenteau) parmi ses joueurs réguliers, et le Parti libéral règne sur la province.

Des vétérans inspirés

L’épisode le plus récent raconté dans ce livre est le cri du coeur du gardien Carey Price qui, en mai 2013, se lamentait sur son statut de vedette, en manque d’anonymat. Ah, la misère des glorieux ! Pour comprendre le personnage, Jean-François Chaumont, du Journal de Montréal, se rendra dans la réserve autochtone d’Anahim Lake, en Colombie-Britannique, lieu d’origine de Price. Ça donne une belle histoire de réussite individuelle, typique de l’esprit de notre époque. Les temps changent, le Canadien et le regard qu’on porte sur lui aussi.

Les meilleures histoires récoltées par Bernier proviennent des vétérans du journalisme sportif. Là où leurs jeunes collègues se contentent de bonnes anecdotes, les Bertrand Raymond (mort de Maurice Richard), Pierre Trudel (guerre des ondes radiophoniques à l’époque de la rivalité Canadien-Nordiques), Dave Stubbs (portrait de Jean Béliveau) et Réjean Tremblay vont plus loin, en exploitant la veine sociale ou épique.

Raymond surprend en nous apprenant que les frères Richard, Maurice et Henri, s’adressaient à peine la parole. Tremblay, comme d’habitude, brille par sa grandiloquence, en racontant le passage du Canadien à Moscou, en 1990, au moment de l’effondrement du régime communiste. Il beurre épais, comme on dit, mais captive.

J’ai découvert le journalisme en lisant Réjean Tremblay. J’avais huit ans. C’est probablement la raison pour laquelle je préfère le Canadien symbolique au Canadien réel, banal. Le premier, comme en témoigne parfois le livre de Bernier, peut être une source de bonnes histoires pour des journalistes inspirés. Le second, de plus en plus insignifiant, commercial et étranger à la culture québécoise, donne le goût d’éteindre la télé.

Certains prétendent que le fossé entre athlètes et membres de la presse s’est creusé en raison du nombre toujours grandissant de journalistes affectés à la couverture de l’équipe et de leur omniprésence dans l’entourage des joueurs. À mes yeux, c’est de la foutaise. Si les joueurs n’aiment pas se retrouver constamment sous les projecteurs et entourés de reporters, ils ont choisi le mauvais domaine d’activité. Qu’ils changent de job ! Ainsi, ils auront la paix et ne croiseront plus jamais un seul journaliste.

Sur le beat du Canadien. 30 épisodes marquants racontés par 30 journalistes

Jonathan Bernier, éditions de l’Homme, Montréal, 2015, 272 pages



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