Dans le tordeur

Le 24 novembre 2011, le premier ministre Stephen Harper et les dignitaires qui l’accompagnaient étaient tout sourire sous les avions de chasse survolant le parlement en hommage aux militaires ayant participé à la mission en Libye. « Notre travail en Libye a été fait et bien fait », avait déclaré M. Harper dans l’enceinte du Sénat.

Cette mission, démarrée en mars sous l’égide des Nations unies, devait servir à protéger la population libyenne contre la répression du régime de Mouammar Kadhafi. Elle s’est vite mutée en opération de renversement du dictateur, mort le 20 octobre 2011.

Personne ne s’est vraiment soucié de la suite des choses et, depuis, une bonne partie de ce pays vit dans le chaos le plus complet sous la botte d’organisations extrémistes comme le groupe armé État islamique (EI).

La guerre contre l’EI en Irak s’annonce plus longue, mais son issue est tout aussi incertaine, tout comme la durée de la participation canadienne à l’effort militaire en cours. « Notre but ici est de faire face à la menace pour [le Canada] et d’y faire face aussi longtemps qu’elle existera et nous n’arrêterons pas avant d’y arriver », a répondu M. Harper, hier, au chef du Nouveau Parti démocrate (NPD), Thomas Mulcair.

 

Le Canada fournit de l’aide humanitaire à l’Irak et aux pays voisins de la Syrie, mais la solution du gouvernement conservateur pour contrer l’EI est avant tout militaire et même guerrière, comme en témoigne sa demande d’une prolongation d’un an de la mission, avec élargissement des frappes aériennes en Syrie.

Y voit-il un intérêt électoral ou politique ? Le NPD et les verts le croient. C’est peut-être vrai, mais il est clair que les atrocités commises par l’EI soulèvent un sentiment d’horreur et que tout le monde veut faire quelque chose. Les conservateurs ne sont pas différents.

L’option privilégiée par le gouvernement est toutefois dangereuse, surtout cet élargissement vers la Syrie. En Irak, M. Harper pouvait toujours se justifier en invoquant l’approbation donnée par le gouvernement irakien, bien que l’Irak n’ait pas demandé une aide militaire active au Canada.

Lors de sa mission exploratoire dans ce pays en compagnie de députés de l’opposition, l’automne dernier, l’ancien ministre des Affaires étrangères, John Baird, avait surtout entendu un plaidoyer en faveur de la fourniture d’armes aux forces kurdes, d’une plus grande aide humanitaire pour les réfugiés et de programmes d’aide aux victimes de violence sexuelle. Le Canada a répondu, mais M. Baird n’avait pas fait rapport au Parlement que M. Harper soulevait déjà l’idée d’une participation aux frappes militaires au sein de la coalition réunie par les États-Unis.

Depuis le début, les partis d’opposition doutent que ce soit la meilleure contribution que le Canada puisse faire pour aider l’Irak et les pays de la région, surtout que cette mission militaire coûte cher (au minimum, 122 millions de dollars pour six mois). Et le rôle du Canada est marginal. Les États-Unis ont tenu à ce que d’autres pays, en particulier arabes, participent aux frappes afin d’éviter d’être accusés de mener une nouvelle offensive américaine au Moyen-Orient. Les Américains n’avaient pas besoin de nos six CF-18 et de nos avions de ravitaillement et de surveillance pour faire le travail, mais de notre caution. Cela ne veut pas dire que les militaires canadiens sur place n’apportent pas leur contribution, mais elle reste modeste par rapport aux milliers de frappes menées par les Américains.

 

L’élargissement des frappes canadiennes à la Syrie est un pas inutile dans les circonstances, en plus d’être dangereux. On risque de s’enliser dans un bourbier, car l’EI y est bien enraciné et 12 mois pourraient ne pas suffire.

Il est aussi à peu près sûr qu’en bombardant l’EI en Syrie, le Canada se retrouve, qu’il le veuille ou non, à aider indirectement le régime répressif et sanguinaire du président syrien Bashar al-Assad.

De plus, le geste pourrait être contraire au droit international, à moins de pouvoir invoquer la responsabilité de protéger des populations abandonnées par leur gouvernement. Mais pour faire abstraction de la souveraineté d’un État, il faut un mandat des Nations unies, ce qui n’est pas le cas ici. La coalition a été assemblée à l’initiative des Américains. Aucune organisation internationale, pas même l’OTAN, ne la chapeaute.

Le Bloc québécois ne l’approuve d’ailleurs que si l’ONU l’autorise. Le NPD, le Parti libéral du Canada et les verts sont opposés à la mission militaire. Selon les trois partis, mieux vaudrait que le Canada fasse davantage sur le front humanitaire et pour les réfugiés, les libéraux ajoutant l’aide à la formation militaire.

La chef des verts, Elizabeth May, ajoute que des groupes comme l’EI s’installent là où les États et les institutions sont affaiblis. Par conséquent, le Canada devrait plutôt épauler des pays comme le Liban, la Jordanie et la Turquie, que la crise en Syrie a presque déstabilisés avec son flot constant de réfugiés.

Ceux qui croient à cette mission ne sont pas moins sincères que les opposants, mais la défense offerte par le gouvernement fait fi de la complexité des enjeux. C’est à se demander si nous savons vraiment dans quoi nous nous sommes embarqués.

12 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 25 mars 2015 07 h 26

    embarqués

    Voyons voir... T'envoie ton avion Awax au-dessus du territoire, tu remarques où se planquent ceux qui attaquent leurs voisins, trucident des jeunes femmes avant qu'elles ne deviennent «impures» (Ils commencent à calculer qu’ils vont manquer de vierges au paradis) et égorgent les enfants; tu dépêches ensuite tes CF-18 au-dessus et tu pèses sur le bouton afin de les éliminer de la carte. Répéter l’opération. Rien de plus simple.

    Ce combat n’est pas politique ni religieux, ce sont des barbares inhumains dont il faut se débarrasser. Voilà dans quoi nous sommes embarqués; je n'y vois rien de très compliqué.

    Je ne suis pas un «citoyen du monde», mais si ça se passe sur ma planète, c'est déjà trop près de chez-moi et tout à fait intolérable. Notre plus grand poète «pure-laine» a écrit : «Tous les humains sont de ma race»; leur protection est à ma charge.

    PL

    • Louis Lamothe - Abonné 25 mars 2015 10 h 05

      "Rien de plus simple"?, je dirais plutôt rien de plus simpliste! Pour ma part, je partage l'avis de Mme Cornelier et je m'inquiète beaucoup de la direction prise par M. Harper dans sa lutte au terrorisme. Les appoches militaires des deux dernières décennies n'ont fait que stimuler les activités terroristes et leur prolongement continueront de donner les mêmes résultats. Le Canada aurait avantage à revenir à l'approche pacifiste qui a caractérisé ses interventions internationnales depuis LesterB. Pearson.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 25 mars 2015 14 h 08

      «l'approche pacifiste» fonctionne avec des gens civilisés, pas avec des barbares férus de dieu. Je le répète ce combat n'est ni politique ni religieux en soi; ce sont des bandits.

      PL

    • Patrice Bolatre - Abonné 25 mars 2015 22 h 35

      Les avions «Awax», cela s'écrit AWACS, bonne chance à tous pour le reste du commentaire...

  • Pierre M de Ruelle - Inscrit 25 mars 2015 07 h 58

    Bravo Mdame Cornellier

    Je ne saurais mieux dire, je souhaite que vos commentaires soient entendus, bien recus et qui sait bien appliques!

  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 25 mars 2015 09 h 22

    Étendre en Syrie???

    Mille jours ne suffiront pas à faire le Bien, un jour à amplement suffit à ce que le Mal soit fait.

    Le soldat Doiron en témoigne de son tombeau.

    Je ne me répète que très rarement, mais si on me le permet, je viendrai seriner cette phrase concise chaque fois qu'un article traitera de la mission en Irak et Syrie ça m'a tout l'air.

    J'ajouterai les noms de chaque autre canadien qui s'éteindra au Moyen-Orient.

    Peut-être que dans 6 mois, la liste sera si longue que je prendrai les 2000 caractères, et mon message passera éventuellement chez le peu de québécois s'intéressant à l'actualité fédérale.

    Je croise les doigts...

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 25 mars 2015 10 h 57

      Il y a une chose de certaine Mme. Bouchard, 2000 caractères pour nommer les victimes locales ne sont pas suffisants. Sont-ils et elles moins important(e)s que celui que vous nommez ? Celui-ci les a trouvé assez important pour qu'il se déplace et se mettre en danger. Ce «soldat» est peut-être plus humaniste que ceux qui s'enveloppent de cette cape.

      Je ne vais pas aller plus loin dans ma réponse, mais je me souviens qu'on m'a dit que je fixais mon nombril. Hummm.

      PL

    • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 25 mars 2015 11 h 54

      P.L. J'apprécie plus que vous ne le croyez votre commentaire. Vous ne pouvez-vous douter à quel point je le trouve puissant et opine que vous avez à 100% raison. Je n'ose juste plus trop plaider en ce sens pour des raisons strictement personnelles. Je me contente de pleurer les victimes canadiennes. Mais mon cœur est sincèrement ragaillardi de lire un patriote parler avec autant de Sagacité.

      Je ne vous ai jamais dit que vous regardiez que votre nombril, je vous ai dit que vous étiez trop subtil avec votre histoire de barrage, car il ne me restait plus de caractère pour vous expliquer que la femme est devenue le barrage dans bien des domaines et des couples. J'ai dit que J'étais super "nombriliste", moi, car M. Duplessis avait l'air absolument convaincu.

      Si ce n'est de ce malentendu que vous me causez je ne sais du quel, nombre me jugent et je m'efforce de rester courtoise et je jugerais ouvertement le type qui fait les meilleurs commentaires de la tribune...hmmm..je doute!

      Et Bonne journée!

      CB

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 25 mars 2015 14 h 22

      Je me souviens madame que ce n'est pas vous qui m'avez traité de nombriliste, mais une autre dame. Non, je ne vous plonge pas toutes dans le même panier. Mes commentaires sont dans ma tête une suite logique de conversations et d'échanges de mes idées, vous avez maintenant la chance (ou pas) de faire partie de ceux dont je m'occupe, sûrement parce que je vous ai remarqué et que je trouve que vous en valez la peine.

      Bien à vous.

      P.S. J'ose espérer que depuis Duplessis, les pas vers l'égalité que vous avez posés vont vous rester. J'aime tellement les femmes fortes et indépendantes que j'en ai marié deux ;) (L'une à la suite de l'autre évidemment)

      PL

    • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 25 mars 2015 17 h 40

      Vous devez d'autant plus Vénérer la seconde si l'on se fie à l'adage:" mariage plus vieux, mariage heureux"! Pour ma part, préférant ne pas dédire mes promesses, je suis comblée de 7 ans de concubinage, et pas de mariage dans les plans avant au moins une dizaine d'années encore de fusion. Je n'ai qu'une Parole et n'entend pas à rire avec la chose. Ça ne m'empeche pas d'avoir au fil du temps perdu mon " Indépendance".

      Je tente toujours de tirer ce qu'il y a de constructif dans les critiques, même lorsqu'elles sont acérées. C'est comme ça qu'on grandit.

      J'ai toujours souhaité l'Égalité Homme-Femme, je la prenais peut-être trop pour acquise. Mon père s'est chargé de mon éducation à l'adolescence, j'ai toujours pour ma part été sensible aux hommes brimés.

      Drôle de contraste de Personnalité!

      Mais c'est tant mieux si la lecture de ce quotidien me sensibilise à la plus grande Précarité du Statut de la Femme dans notre Société. Je me ferai moins d'ennemis.

      De plus, c'est l'organisme accès-femme-travail qui m'aidera à reprendre un emploi qui me corresponde ici dans mon bled, alors que le Centre d'emploi me condamnait à la Grande Buandrie si j'avais été un mâle souffrant de cette même maladie s'attaquant principalement aux Hommes. Ça me paraît plutôt injuste et je continue de trouver qu'il manque drôlement d'organismes au secours des hommes vulnérables, mais ce n'est pas le sujet de l'article et jamais je ne mords la main qui me nourrit.

      Vous ne lirez plus de ma plume que les organismes pour Femmes sont inutiles.

      Il n'y a que les idiots qui ne changent pas d'idée. Les fous, contrairement au mythe, sont trop malins pour se camper opiniâtrement sur leurs opinions.

      A la revoyure, profitez bien du Printemps et rappelez à votre seconde épouse à quel point elle est spéciale pour vous. Même les Femmes Intelligentes et Indépendantes adorent être complimentées par leur bonhomme. Sinon, la votre est réellement très Unique...

      A la prochaine Chicane,

      CB

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 26 mars 2015 06 h 30

      «Sinon, la vôtre est réellement très Unique...» Elle était extraordinaire, maintenant, elle n'est plus de ce monde, mais elle demeure extraordinaire.

      Merci de votre ouverture, ça fait du bien de «jaser» avec quelqu'un qui parle avec ses tripes et non pas de vapeurs philosophiques désincarnées qui ne font qu’empêcher de réfléchir librement pour faire avancer la pensée humaine.

      À la relecture (comme à la revoyure)

      PL

  • Georges LeBel - Abonné 25 mars 2015 17 h 25

    Intervenir en Syrie ?

    Intervenir en Syrie?
    Merci de votre prudence madame Cornelier ("le geste pourrait être contraire au droit international") qui tranche avec les fanfaronnades militaires de C-P David (p.A8): "Techniquement, c'est vrai" [les Américains ont droit à l'autodéfense].
    Pour un professeur de droit international, l'intervention canadienne en Syrie constitue une violation flagrante du droit international interdisant l'intervention dans les affaires d'un État, et correspond probablement pour ceux qui l'ordonnent et l'exécutent le crime "d'agression" (art. 3(g) AGNU Res. 3314 (XXIX)).
    L’interdit de l'art. 2,4 de la Charte de l'ONU est clair: "Les Membres de l'Organisation s'abstiennent, dans leurs relations internationales, de recourir à la menace ou à l'emploi de la force, soit contre l'intégrité territoriale ou l'indépendance politique de tout Etat, soit de toute autre manière incompatible avec les buts des Nations Unies." Même l'ONU (art. 2, 7) ne le peut sauf en vertu du Chapitre VII.
    Les É.-U. furent condamnés par la Cour internationale de justice pour avoir miné les eaux du Nicaragua en application de ce principe de non-intervention dans les affaires intérieures. Le principe de l'Affaire du Lotus (((France v. Turquie), PCIJ Series A, No. 10, p. 18 (1927)) résume toujours le droit international: "un État ne peut pas exercer sa force d'aucune manière sur le territoire d'un autre État". Le tribunal de Nuremberg a ainsi condamné l'Allemagne pour son invasion de la Norvège et du Danemark.

    La pratique des États a accepté historiquement une intervention d'autodéfense de son territoire agressé (ici la Syrie et l'Irak) jusqu'à ce que le Conseil de Sécurité ait pu se prononcer (art. 51 de la charte) pourvu que l'intervention soit "nécessaire" à l'autodéfense et "proportionnée" à la menace. Ici, le Conseil s'est prononcé, mais a refusé d'autoriser le recours à la force d'autodéfense.
    Le Canada a bien proposé au Conseil de Sécurité la "responsabilité de protéger", mais là