Le dernier des vrais

Les photos sont en noir et blanc. Comme tous les sportifs le faisaient à l’époque, Chuck Bednarik prend la pose. Légèrement penché, les bras un peu écartés comme s’il s’apprêtait à effectuer un plaqué. Pas de casque, il va sans dire. Bien sûr, les joueurs de football portaient un casque à l’époque, mais c’était un mal nécessaire. Et quand Bednarik ne simulait pas l’action, on pouvait le voir avec un cigare et une cigarette à la bouche en même temps, célébrant le titre des Eagles de Philadelphie en 1960.

Chuck Bednarik, décédé samedi à l’âge vénérable de 89 ans, fut le dernier joueur de 60 minutes dans la NFL, lui qui était à la fois centre et secondeur (et botteur à temps partiel). Deion Sanders, dites-vous, qui joua aussi bien comme ailier espacé que comme demi défensif ? Bednarik avait sa petite idée à son sujet : « Il ne fait que danser sur le terrain, avait-il dit. Il ne serait pas capable de plaquer ma femme. »

Il était un dur, un vrai. Il se destinait à aller travailler, comme son père qui avait émigré de la Tchécoslovaquie, dans la fournaise d’une aciérie de la Pennsylvanie, mais la Deuxième Guerre mondiale l’avait plutôt incité à s’enrôler dans l’armée de l’air. Une trentaine de missions au-dessus de l’Allemagne et des décorations à l’avenant. À son retour, il s’était inscrit à Penn, où il avait brillé sur le terrain au point d’être finaliste pour le trophée Heisman. Repêché au tout premier rang par les Eagles en 1949, il a porté leurs couleurs pendant la totalité de sa carrière professionnelle, jusqu’en 1962.

Aujourd’hui, Roger Goodell se répand en déclarations rassurantes : tout est mis en oeuvre pour que la pratique du football soit la moins dangereuse possible, la sécurité des joueurs est prioritaire, on s’occupe de ça et vous seriez aimable de vous mêler de vos oignons. Dans le temps de Bednarik, et même pas mal plus tard, c’était exactement le contraire : il fallait que vous vous fassiez sonner les cloches sur une base relativement régulière pour prouver votre valeur, et demander à être retiré du jeu ne serait-ce que momentanément pour retrouver vos esprits représentait un aveu de faiblesse.

Chuck Bednarik frappait, et il frappait fort. On le surnommait « Concrete Charlie » parce qu’il vendait du béton pendant la morte-saison pour arrondir ses fins de mois, et un journaliste avait façonné la légende en écrivant qu’être plaqué par lui était l’équivalent de foncer dans un mur fait de son béton. L’un des jeux les plus mémorables de l’histoire de la NFL, survenu en 1960, montre le demi Frank Gifford, des Giants de New York, capter une passe et se diriger à toute allure vers la ligne de touche afin d’arrêter le cadran. Il ne s’y rendra jamais, Bednarik s’adonnant à se trouver dans son chemin et s’opposant farouchement à cette velléité.

En fait, Gifford s’est écroulé comme une poupée de chiffon et, à voir les images, on pourrait jurer qu’il était mort. Il ne l’était pas, mais il serait quand même forcé de rester à l’écart de l’action pendant 18 mois. Des années plus tard, Bednarik participerait à un bien cuit de Gifford, et il se plaisait à raconter l’anecdote : « Je suis allé voir le gérant de l’immeuble où se déroulait la cérémonie et je lui ai demandé s’il pouvait me rendre un service. Quand ç’a été mon tour de parler, je suis monté sur l’estrade et les lumières se sont éteintes. Ç’a été l’obscurité complète pendant quelques secondes. Tout le monde se demandait ce qui se passait. Et j’ai dit : “Vous savez maintenant ce que Frank Gifford a ressenti quand je l’ai frappé.”» Gifford, lui, a maintenu que ce n’était pas le coup de Bednarik qui l’avait assommé, mais le fait que sa tête ait percuté le sol dans sa chute.

Bednarik était le premier à reconnaître qu’il avait un sale caractère. Bien après la fin de sa carrière, il a continué à déblatérer à propos du football moderne qui n’était pas aussi bon qu’à son époque et sur les salaires insensés des joueurs (qui n’ont même pas la décence élémentaire de jouer des deux côtés du ballon).

En voilà un comme il ne s’en fait plus.

1 commentaire
  • Yves Rousseau - Abonné 24 mars 2015 10 h 31

    C'est du concret!

    En fait, c'est le mur de béton qui a foncé sur Gifford...

    Le MTQ aurait du en faire son fournisseur officiel de béton pour nos infrastructures, on aurait pas besoin de refaire Turcot!

    So long Chuck!