Noyés deux-point-zéro

Permettez que je me répète : à moins de céder, comme cela se produit parfois, à une très masochiste compulsion, risquant une plongée en apnée dans les profondeurs abyssales de la bêtise humaine, j’évite les commentaires des lecteurs à la fin d’un article en ligne.

Mieux vaut être traité de sale élitiste de la caste médiatique que de perdre sa vie à patauger dans ce miasme du deux-point-zéro. Parce que, disons-le, la section réservée aux commentaires, dans presque tous les médias, est un dépotoir d’idées, d’émotions lancées à chaud. On y déniche parfois quelques perles, qu’il faut cependant pêcher avec un filet aux mailles évasées, faisant floutch floutch dans un océan de propos insipides, de flagorneries, de haine aveugle et de slogans gauchistes, conservateurs, écolos, de prêt-à-penser venant de fanatiques péquistes comme de serviles buveurs du Kool-Aid libéral.

Sauf que ça n’a rien à voir avec le Web ou la gestion des commentaires faite par les différents médias. L’idiotie des propos qui se tiennent sur les sites des journaux ne relève pas tant du problème médiatique que du problème de société, dont le Web se fait l’amplificateur.

Ce n’est donc pas un sujet à prendre à la légère. Ou à réduire à la simple lubie de journalistes.

Si j’en parle, toutefois, c’est bien parce que confrères et consoeurs d’autres publications se répandent sur la question depuis quelques jours. D’abord Marie-Claude Ducas, au Journal de Montréal, qui s’est interrogée sur la place des commentaires et sur comment blogueurs et chroniqueurs (sur)vivent avec le phénomène. Puis Patrick Lagacé, dans La Presse, s’est penché sur la chose lui aussi, empruntant une posture semblable à la mienne : il y a dans l’instantanéité du commentaire quelque chose qui incite forcément à la niaiserie.

Et l’expérience est autrement probante lorsqu’on compare ces commentaires avec le courriel, duquel émanent de véritables dialogues, entre autres parce que la personne qui vous écrit ne s’y expose pas publiquement et évite ainsi de subir l’opprobre des trolls qui peuplent les réseaux sociaux et les bas de page du Web. C’est aussi une affaire de temps : celui qu’il faut pour ouvrir une page de courriel, écrire, se relire, envoyer.

Marie-Claude Ducas a bien raison quand elle rétorque que le public n’est pas rompu aux règles du discours public, comme le sont les journalistes.

Sauf que le problème est entièrement ici : depuis quand faut-il être journaliste pour faire preuve de savoir-vivre, pour comprendre qu’une opinion n’est pas constituée d’un agrégat de préjugés dopés aux émotions ?

Alors, le problème n’en est-il pas un d’éducation ?

Et le phénomène auquel on assiste, celui d’une société à laquelle on donne un micro, mais qui n’a simplement pas appris à parler ?

La question des commentaires revient inlassablement dans la plupart des médias en ligne. Partout, on témoigne de la même intolérance, de la même impolitesse, décuplée par la distance — ou l’anonymat — que permet le monde virtuel. Un peu comme en voiture, où le civisme fout soudainement le camp. Et partout, aussi, on voit des médias et des politiciens qui réalisent le potentiel d’un ras-le-bol qui s’exprime n’importe comment, et qu’on canalisera dans la méfiance de l’autre pour mieux fédérer les mécontents.

D’où ma crainte, par exemple, quand j’entends « identitaire » dans la bouche de François Legault, « immigration » dans celle de PKP, ou même « rigueur » venant d’un gouvernement qui sabre de manière idéologique plutôt que… logique.

Des mots qui répondent à ce qui s’exprime en ligne. Un mécontentement, une grogne qui trouve ses racines dans quelque chose qui tient à la fois de la rupture de confiance envers les institutions, dont la bêtise manufacture le cynisme, et sans doute aussi d’un désenchantement devant le non-sens de vies qui tournent à vide entre le boulot, le paiement de l’hypothèque et Cayo Coco.

Nous voici tous plus ou moins schizophrènes, plus ou moins découragés en même temps qu’agrippés à ce que nous connaissons. Quelques certitudes qui nous gardent en vie et qui nous tuent, qui confèrent du sens et le dérobent ; nos merveilleux accomplissements devenus nos retentissantes faillites.

D’où la colère, d’où cette manière que nous avons de nous sauter au visage.

Le Web est peut-être l’une des dernières véritables expériences de mixité sociale qu’il nous reste. C’est peut-être pour cela que le spectacle est si brutal.

Des discussions qui virent à la foire d’empoigne. Des insultes. Des menaces. Une violence inacceptable. Quelque chose comme une incapacité à communiquer. Parce qu’on ignore comment. Et peut-être aussi parce que la raison n’a plus prise lorsqu’on se noie dans une détresse qui n’a même pas de nom.

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