Repousser les limites de l’expérience humaine

Le troisième roman de Nicolas Dickner, <em>Six degrés de liberté</em>, nous plonge dès le départ dans une certaine étrangeté. L’impression que le roman est déjà commencé.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le troisième roman de Nicolas Dickner, Six degrés de liberté, nous plonge dès le départ dans une certaine étrangeté. L’impression que le roman est déjà commencé.

C’est foisonnant, rocambolesque. Le troisième roman de Nicolas Dickner, Six degrés de liberté, nous plonge dès le départ dans une certaine étrangeté. L’impression que le roman est déjà commencé. Qu’on déboule au milieu de l’hirsute comme un cheveu sur la soupe.

Première phrase : « Lisa pense à l’argent. » Bon, ça va, jusque-là. Puis on enchaîne : « Masque à gaz sanglé sur le visage, fourche à la main, elle jette par la fenêtre du grenier des galettes de guano et de gangrène, des squelettes de rhinocéros et des manteaux de vison grouillant de mites — et elle pense à l’argent. » Sur quelle planète sommes-nous tombés ?

Où sommes-nous ? Qui est Lisa ? Que fait-elle au juste ? Pourquoi le masque à gaz ? Et pourquoi ce besoin d’argent ? Chaque chose en son temps. On apprendra tout cela le moment venu. Mais déjà ça fait image, ça frappe. Ça titille. On n’est pas dans un univers au ras des pâquerettes, c’est le moins qu’on puisse dire.

À la fin du premier chapitre, on saura déjà que Lisa a 15 ans, qu’elle vit dans un petit bled, rêve de partir à la conquête du monde : « Elle échafaude des tours de Babel et des voyages autour du cap Horn, des traversées du Sahara et des accélérateurs de particules, mais l’argent — même en quantités modestes — manque sans cesse pour mener le moindre projet à terme. »

En attendant de faire mieux, Lisa occupe son été à vider et remettre en état, avec son père, Robert, « rénovateur professionnel », une vieille maison délabrée. Ah oui : elle trouve, dans le magma de vieilleries, de vieux appareils photos que son père lui permet de garder (on apprendra plus tard ce qu’elle en fera, mais cela a à voir avec son besoin d’argent). On saura déjà, aussi, qu’elle a un ami fidèle, Éric, crack d’informatique et amateur de perruches (on ne tardera pas à comprendre qu’il souffre d’agoraphobie, ce qui fait qu’il ne quitte jamais sa chambre, propre et à l’ordre, tel un sanctuaire).

L’air de rien, tout est en place : ces éléments vont jouer un rôle clé dans l’histoire. Entamons le chapitre 2. Oups : plus de Lisa. Plus de Robert ni d’Éric non plus.

À la place, une certaine Jay : « Après sept années d’hibernation, Jay débarque à l’aéroport Trudeau avec son passeport encore tiède, sa lettre d’autorisation couverte de cachets et de signatures, et un simple sac en bandoulière. Pas de bagages à enregistrer. Les autorités lui ont accordé soixante-douze heures, elle s’est équipée pour soixante-douze heures. »

Mystère. Qui est cette femme ? Que vient-elle faire dans l’histoire ? Où s’en va-t-elle ? Et que veut dire cette lettre d’autorisation ? Encore là, tout viendra à point à qui sait attendre. Tout, ou presque. L’auteur commence d’abord par nous surprendre. Ensuite, il laisse les choses se placer comme par enchantement. Ça s’emboîte merveilleusement.

On retiendra entre autres que cette Jay, qui est à l’aube de la quarantaine, a dans une autre vie été arrêtée pour fraude. Étonnant mais vrai, on lui a proposé, moyennant un changement d’identité et la restriction de ses mouvements, l’arrangement suivant : « Jay pourrait sortir de prison et purger sa peine en travaillant pour la Gendarmerie royale du Canada. » Elle officie donc depuis sept ans comme analyste de données aux fraudes économiques.

La structure du roman comme telle est double. En alternance, on verra évoluer Lisa et ses proches d’un côté, Jay et ses collègues de bureau de l’autre. Jusqu’à ce que leurs chemins se rencontrent.

Conteneur fantôme

D’une part, on assistera aux préparatifs minutieux d’un voyage autour du monde en solitaire, dans un conteneur réfrigérant transformé en habitacle tout confort. Pistes brouillées, tours de passe-passe informatiques vertigineux. Alliage fantastique entre les nouvelles technologies exploitées avec une folle inventivité et l’abolition des frontières.

Comme le dit Lisa à son ami Éric, installé entre-temps au Danemark avec sa mère et devenu millionnaire grâce à ses entreprises de logiciels : « On vit une époque de cul où toutes les inventions extraordinaires finissent par devenir insignifiantes. La technologie devrait, je sais pas, repousser les limites de l’expérience humaine, non ? » C’est bien ce qu’ils vont s’employer à faire de concert.

D’autre part, on verra la GRC mener une enquête sur un conteneur fantôme. Toutes les pistes seront envisagées, à commencer par une attaque terroriste. C’est finalement une enquête en solitaire, secrète, non approuvée par la direction, qui mettra au jour la vérité.

On retrouve dans Six degrés de liberté certaines marques reconnaissables du style, de la façon de faire et de l’univers de l’écrivain natif de Rivière-du-Loup. On songe nécessairement à son Nikolski (Alto), qui l’a mis au monde comme romancier il y a dix ans, salué par rien de moins que le Prix des libraires du Québec, le Prix littéraire des collégiens et le prix Anne-Hébert.

Déjà, on suivait là en parallèle trois personnages singuliers — dont l’un revient d’ailleurs sous les traits de Jay dans Six degrés de liberté. On finissait par découvrir les liens qui les unissaient à leur insu. On voyageait beaucoup. On abordait le nomadisme, l’immigration, l’errance, sur fond de hasards et de coïncidences.

Dans Tarmac (Alto) ensuite, on suivait en parallèle le destin de deux adolescents, sur fond de fin de monde. Encore là, beaucoup de déplacements. Beaucoup de hasards. Et d’imagination déployée.

Six degrés de liberté est encore plus riche, à tous points de vue. Davantage maîtrisé. Tellement bien orchestré, dosé. Toujours ce souci du détail. Et ce souci du social, du contexte mondial, de l’évolution des mentalités. Mais là où vraiment Nicolas Dickner se renouvelle, c’est dans le surplus d’âme, la grande dose d’humanité qu’il insuffle à ses personnages.

Six degrés de liberté

Nicolas Dickner, Alto, Québec, 2015, 392 pages