Don Quichotte du clergé

Je n’étais pas un intime de Raymond Gravel, mais je le connaissais bien. Originaire de la même région que moi — le village de Saint-Damien-de-Brandon et la ville de Saint-Gabriel, dans le nord de Lanaudière —, le célèbre prêtre, de 17 ans mon aîné, a passé une bonne partie de sa vie à Joliette, ma ville d’adoption. Grâce à Alexandre Martel, un ami commun qui fut mon étudiant au cégep, Raymond Gravel et moi nous sommes souvent rencontrés, pour discuter ferme, en prenant un petit coup et en fumant des cigarettes. Pour ne pas finir comme lui, je me suis mis au vapotage depuis.

Tous deux catholiques contestataires, nous ne nous entendions pas sur tout pour autant. En 1998, par exemple, un de nos échanges musclés au sujet de l’encyclique Foi et raison, de Jean-Paul II, avait débouché sur un désaccord concernant le sens de la transsubstantiation. Prêtre compatissant, Raymond Gravel était aussi un bibliste et un intellectuel de fort calibre, qui débattait avec enthousiasme, cigarette et sourire aux lèvres. Quand on sait d’où il venait, on ne peut qu’en être ému.

Je l’ai vu, pour la dernière fois, le 24 juin 2014, un mois et demi avant sa mort, lors de la messe de la Saint-Jean, qu’il officiait à la cathédrale deJoliette. Avant la cérémonie, il m’a fait une accolade en me disant : « Je t’aime beaucoup, Louis. » C’était réciproque.

Un biographe de qualité

Pour raconter sa vie épique, le prêtre rebelle ne pouvait trouver meilleur biographe que Claude Gravel (sans lien de parenté avec lui). Journaliste retraité, ce dernier a travaillé à La Presse, au Soleil, au Téléjournal de Radio-Canada et à RDI. Rigoureux et méthodique jusqu’au zèle, Claude Gravel est l’auteur de deux ouvrages — La vie dans les communautés religieuses et La féministe en robe noire. Mère Sainte-Anne-Marie, tous deux aux éditions Libre Expression — qui sont des hommages sans complaisance à l’héritage catholique québécois. Cette biographie de Raymond Gravel, qui ne cache rien tout en demeurant sobre et élégante, s’inscrit dans cette approche et va plus loin que le récent Raymond Gravel. Le dernier combat (CRAM, 2015), du journaliste Carl Marchand.

Pour comprendre « l’évolution de cet être complexe, tourmenté, altruiste, généreux et magnifique qu’était Raymond Gravel », le journaliste a rencontré le principal intéressé pendant des heures, a interviewé plusieurs de ses amis et a eu accès à ses archives, notamment à son journal intime. Le parcours qu’il reconstitue, dans un style limpide et chaleureux, est passionnant et souvent décoiffant.

Né en 1952 dans un milieu agricole modeste et rude, Raymond Gravel brille à l’école, mais s’entend très mal avec son père. Pour ne rien arranger, à l’adolescence, il flirte avec la délinquance. À 16 ans, il quitte donc la maison familiale pour aller vivre dans un hôtel de Saint-Gabriel-de-Brandon. À la fin de son secondaire, il décide d’abandonner ses études pour devenir commis de banque, à Sorel et, ensuite, à Montréal.

À partir de 1973, la vie urbaine l’entraîne dans un tourbillon périlleux. Commis de banque le jour, il se transforme, le soir venu, en fêtard téméraire. Drogué aux amphétamines, il boit sans cesse, fume comme une cheminée et s’adonne même à la prostitution homosexuelle. Son journal intime de l’époque, dans lequel il demande au Seigneur de lui venir en aide, indique cependant que sa foi demeure vivante et que son malheur est grand.

En 1977, à 24 ans, lors d’un séjour au monastère d’Oka, il décide qu’il deviendra prêtre. Le parcours sera ardu. Les autorités ecclésiastiques entretiennent des doutes sur sa vocation. Le jeune homme, toutefois, déterminé, les convaincra. En 1986, il est enfin ordonné prêtre, dans son village natal. C’est le début d’une grande aventure catholique québécoise.

Sauver l’Église

Il est évident, pour Claude Gravel, que les expériences difficiles vécues par Raymond Gravel ont façonné sa personnalité de prêtre. Son accueil des exclus de l’Église — homosexuels, sidéens, femmes qui ont avorté, criminels — y trouve sa source, de même que la priorité qu’il accorde aux valeurs évangéliques plutôt qu’aux doctrines de l’Église. Comme saint Alphonse de Liguori, le prêtre estimait que « si on devait se tromper de Dieu, vaudrait mieux le faire en exagérant sa bonté qu’en durcissant sa justice ».

Partisan de l’ordination des femmes, de la reconnaissance des unions homosexuelles (son argumentation, dans ce dossier, est solide), de l’accueil des femmes qui ont avorté et des divorcés remariés, Raymond Gravel, en tant que bibliste, défend une lecture théologique plutôt que littérale de la Bible et réinterprète de façon originale la virginité de Marie, le sens de Noël, les miracles et même la résurrection du Christ. Il croisera donc souvent le fer avec Rome et ne devra qu’au courage de son évêque, Gilles Lussier, la préservation de son statut de prêtre.

Raymond Gravel, qui a aussi tâté de la politique en étant député du Bloc québécois (2006-2008), a souvent été mal compris. Des catholiques conservateurs l’accusaient de vouloir détruire l’Église et des adversaires du catholicisme l’encensaient parce qu’il critiquait l’institution qu’ils honnissaient. Or les uns et les autres se trompaient. Profondément catholique, attaché à l’institution et à son héritage, le prêtre voulait sauver l’Église de ses rigidités et la faire renouer avec ses sources.

« Je vois en lui un prophète. Et un prophète, c’est toujours un être dérangeant », dira, le sanglot dans la voix, Mgr Lussier aux funérailles de Raymond Gravel. Cette biographie, fidèle à l’esprit, à la fougue et à la générosité du personnage, en fournit l’éclatante et émouvante démonstration.

De son vivant, Raymond Gravel n’a reçu l’appui public d’aucun évêque du Québec ou du Canada, sauf celui de Joliette, Mgr Gilles Lussier. À sa mort, aucun message officiel n’est parvenu de l’épiscopat, rien pour souligner le ministère original de cet homme, rien pour marquer la sympathie de l’Église envers sa famille.

Raymond Gravel. Entre le doute et l’espoir

Claude Gravel, Libre Expression, Montréal, 2015, 264 pages



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9 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 21 mars 2015 07 h 36

    Pas un prophète!

    Je n'ai jamais rencontré l'abbé Gravel. Je ne partageais pas sa façon: "suivre le courant ambiant", de présenter le catholicisme. Je l'ai aussi trouvé souvent confus dans ses prises de position, que ce soit sur le mariage homosexuel, l'avortement, l'euthanasie ou les abus sexuel commis par des prêtres.
    C'est un homme qui aimait l'Église, mais à "sa" façon! Il me semblait aussi avoir beaucoup de difficulté à tolérer les gens qui ne pensaient politiquement pas comme lui, soit un certain "progressisme" souverainiste.
    Contrairement à l'évêque de Joliette qui ne l'a jamais confronté publiquement, ce qui est étrange, je ne vois pas Raymond Gravel comme ayant été un prophète. Quand même! Mais ce prêtre avait aussi sans aucun doute de très belles qualités humaines, mais je ne puis en témoigner.


    Michel Lebel

    • Pierre Grandchamp - Abonné 21 mars 2015 13 h 45

      Vous devriez aller lire ce que pense Raymond Gravel du relativisme moral, dans ce livre.

      Accueil inconditionnel des gens, pardon. Arrêter d'envoyer des gens en enfer!

      Une religion d'amour et non pas une religion de directives!

    • Marc Lacroix - Abonné 23 mars 2015 21 h 27

      Se peut-il, Monsieur Lebel que l'abbé Gravel ait davantage été influencé par les Évangiles que par "la tradition catholique" qui a peut-être oublié de suivre ses textes sacrés pendant un bout de temps ? Vous devriez relire les Évangiles et prendre le temps d'examiner "La joie de l'Évangile" du pape François.

      Autre question: Se peut-il que la droite prône une vision politique qui n'a simplement rien d'évangélique ? Le chacun pour soi et l'exploitation du prochain pour son propre bénéfice n'a pas grand-chose de chrétien !

  • André Côté - Abonné 21 mars 2015 09 h 10

    Mon ami Raymond...

    Nous pleurons encore ton départ précipité. Ton esprit demeure.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 21 mars 2015 09 h 58

    Ce ne fut pas un Dom Guichotte

    *Comme saint Alphonse de Liguori, le prêtre estimait que *« si on devait se tromper de Dieu, vaudrait mieux le faire en exagérant sa bonté qu’en durcissant sa justice ».

    Il a ouvert les yeux de plusieurs sur l'accueil à réserver aux marginaux, sur la nécessité de mettre l'accent non pas sur le dogme mais sur l'Évangile. C'est pour cela que les gens l'aimaient tant!

    Son parcours est, parfois, ambigu: cela fait partie du personnage!

    Dommage que la maladie l'ait empêché d'aller rencontrer le pape François dont il était un admirateur!

    Je pense, sincèrement, qu'il a fait oeuvre utile dans l'Église: il a brisé des tabous et amené des pasteurs à remettre des attitudes en questions. Pour cela, ce ne fut pas un Dom Guichotte!

  • Colette * Doublon * Pagé - Inscrite 21 mars 2015 12 h 02

    Une Église plus humaine !

    Si l'Église avait en son sein davantage de prêtres ouvriers vivant près du peuple, l'Église doctrinaire deviendrait plus humaine. Pour s'en convaincre il suffit de constater les résistances avec lesquelles doit composer le Pape François, face à un clergé composé d'affairistes et de priviligiés.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 21 mars 2015 12 h 31

    Ce fut loin d'être un Don Quichotte!

    Tout en corrigeant mon erreur d'orthographe, je veux en remettre sur l'héritage de Raymond Gravel.

    Dans le "Prions en Église du dimanche 4 janvier dernier, distibué dans toutes les églises du Canada, et dont le texte est approuvé par les évêques, on y lit ce qui suit:

    "Celui-ci(Raymond) nous appelait à sortir de notre confort(...) Quitte à bousculer les "professionnels de la religion" qui annoncent bien la nouveauté de Dieu, mais sans oser la vivre et l'actualiser.(...) Quitte à irriter les "Hérodes" d'aujourdhui qui maintiennent leur pouvoir par l'injustice et l'oppression".

    Juste cela, ça vaut le prix du billet!

    Toutes les personnes qu'il a ramenées à l'Église. Son rôle de "prêtre itinérant" lui collait à merveille.

    Oui, pour moi, il fut un prophète:accueil inconditionnel des gens, miséricorde!