Horreurs et erreurs

Quatre ans d’horreurs. Quatre ans d’erreurs. Le pire conflit sur Terre depuis un quart de siècle. Un pays éclaté, morcelé au-delà de tout retour. Le berceau d’un terrorisme islamiste d’une violence qui laisse bouche bée.

En mars 2015, la moitié de la population syrienne n’habite plus chez elle, sur un territoire qui comptait 23 millions d’habitants en mars 2011, mais qui n’en compte plus que 19 millions — presque 4 millions étant réfugiés à l’étranger. Plus 6 ou 7 millions de « réfugiés de l’intérieur ». Litanie de chiffres tragiques…

Pourtant, à l’aube du Printemps arabe de 2011, la Syrie pouvait paraître comme l’un des pays les mieux placés pour esquisser une transition démocratique.

Démocratie : en janvier, février et mars de cette année-là, c’est ce que demandaient, avec une constance et des similitudes remarquables, les manifestants à Tunis, au Caire, à Sanaa, Benghazi, Bahreïn… mais aussi à Deraa et à Damas : des foules soulevées contre des régimes despotiques et qui — tout au plus armées de pancartes — scandaient : « Liberté ! » « Élections ! » « Pluralisme ! »

Pour expliquer les origines de cette révolte, on n’insistera jamais assez sur la composante interne — sociale, nationale, arabe — étroitement liée aux régimes en question et à leurs sociétés : les jeunes blogueurs égyptiens analysant brillamment les blocages de leur société ; la classe moyenne de Tunis qui n’en pouvait plus de la police secrète…

Et puis, oui, les jeunes, les intellectuels de Damas, de Deraa, qui reprennent alors les mêmes idées, les mêmes slogans, les mêmes aspirations arabes — au-delà de divisions communautaires et confessionnelles pourtant très présentes.

Avec une société civile allumée, ouverte, sophistiquée, laïcisée : les Georges Sabra, Michel Kilo, Haytam Manna, et puis la merveilleuse écrivaine Samar Yazbek, dissidente alaouite, qui a connu les geôles d’al-Assad. Des hommes et des femmes qui disent à ce régime, à ce pays sursaturé de police secrète, de moukhabarat et de paranoïa, à cette dictature héréditaire (Assad père et fils), qu’elle doit désormais s’ouvrir, que les temps ont changé et que nous, de la société civile, sommes prêts pour la libre parole, les élections pluralistes, l’alternance au pouvoir, etc.

Mais ce régime qui a massacré dans le passé (tapez « Hama, 1982 »), est toujours prêt à recourir à la violence pour se maintenir. On ne se refait pas. À Deraa, à Damas, en cette deuxième moitié de mars 2011, on va tirer sur la foule désarmée, jusqu’à 20 000 personnes près de la mosquée des Omeyyades : les moukhabarat entrent en scène (mais l’avaient-ils jamais laissée…). L’engrenage est déclenché.

 

Cet engrenage, il faut le répéter, est d’abord et avant tout syrien, lié à la nature du régime, à son rapport particulier à la société qu’il dominait. Un régime certes laïque, mais d’une poigne de fer — dans la plus pure tradition des dictatures arabes fondées sur l’armée et les services secrets.

Pour comprendre les trois premiers mois de 2011 dans tous ces pays en général, et en Syrie en particulier, pas besoin — je répète : pas besoin — de chercher, l’oeil plissé, les mystérieuses ficelles sionistes, impérialistes, saoudiennes, islamistes…

Ce n’est qu’ensuite que les facteurs internationaux vont intervenir. Ce n’est qu’ensuite que le Printemps arabe avortera. Ce n’est qu’ensuite que les islamistes, jusqu’alors acteurs insignifiants du drame, vont faire irruption, avec l’aide de bienfaiteurs du golfe Persique… et de la complaisance du régime al-Assad, qui voit en eux une façon de se refaire une virginité.

Ce n’est qu’ensuite que les Occidentaux, avec leurs gros sabots mais dépourvus de vision, vont intervenir en Libye, puis ne pas intervenir en Syrie, malgré toutes leurs menaces vides (… ce que certains leur reprochent amèrement, jusqu’à ce jour). Ce n’est qu’ensuite que la Turquie, etc., etc.

Ne croyez pas les propagandistes du régime lorsqu’ils affirment, sans preuves, que les « terroristes » tiraient déjà les ficelles, dès les premières manifestations de Deraa et de Damas. C’est faire insulte à ces manifestants démocrates, inspirés par le Printemps arabe, et à leur mémoire, que de les assimiler à de simples pions qu’on manipule. C’est une lecture de l’Histoire non seulement paranoïaque, mais aussi profondément anti-sociologique…

Les horreurs médiatisées des djihadistes, les outrances inouïes de la guerre de Syrie : c’est un monstre accouché par quatre décennies de violence d’État.

5 commentaires
  • Denise Lauzon - Inscrite 16 mars 2015 03 h 47

    La pire situation en Syrie


    Comme Al-Assad n'a jamais accepté de considérer son retrait du pouvoir comme les manifestants de la vague printemps arabe le réclamaient, le chaos s'est installé en Syrie.

    D'ailleurs, quand les citoyens d'un régime dictatorial se décident à contester le pouvoir d'un dictateur, les têtes se mettent à tomber. Les dictateurs qui ont fini par abdiquer leur pouvoir, l'ont fait quand ils ont été poussés dans leurs derniers retranchements. Certains ont fini par fuir leur pays, d'autres ont été tués et d'autres - cela est tout de même assez rare - se sont retrouvés devant la Cour pénale Internationale.

    Le cas Al-Assad est délicat puisque malgré la brutalité extrême de son régime, beaucoup d'instances politiques à l'internationale ne veulent pas voir des islamistes succéder à Al Assad. En régnant en maître absolu sur leur pays, les dictateurs ne permettent pas l'émergence de partis d'opposition, ce qui fait que lors de graves conflits comme c'est lpe cas en Syrie, les opposants au régime ne peuvent s'appuyer sur quelque chose de solide pour les sortir du chaos.

  • Louise Melançon - Abonnée 16 mars 2015 09 h 33

    Merci,monsieur Bousseau.

    Merci de ce texte qui remet l'information sur ses pieds, qui rappelle la suite des événements, qui dit la vérité au sujet de ce conflit désastreux... Quelle tristesse pour ce peuple valeureux... Merci pour tous vos reportages et analyses... Je vous suis avec beaucoup de profit et d'admiration.

  • Hélène Bruderlein - Abonnée 16 mars 2015 09 h 48

    François Bruderlein

    Analyse très intéressante du processus et des acteurs qui ont amené la Syrie à la situation désastreuse actuelle. Cependant, j'aurais inséré des acteurs non mentionnés dans l'article mais qui d'après moi jouent un rôle déterminant. Les marchands d'armes! Acteurs sans frontières dont les clients sont les groupes en guerre.
    Ils sont si puissants que les gouvernements nationaux sont impuissants à les contrôler, quand ils ne sont pas carrément complices et partenaires.
    Les responsables devraient être jugés comme criminels de guerre.

  • Sylvain Auclair - Abonné 16 mars 2015 13 h 25

    Un autre acteur

    Les changements climatiques. Les années avant le début du soulèvement auraient été très sèches, et les récoltes, très mauvaises, ce qui aurait amené une migration de paysans ruinés vers les villes.

  • Jean-Marc Tremblay - Abonné 17 mars 2015 04 h 19

    Élement manquant

    Bonne article. Merci pour ce rappel.

    Un élément clé semble cependant manqué à l'analyse et qui explique en grande partie, du moins à mon avis, les inactions de l'occident en Syrie et cette spirale conséquente dans l'horreur; cet élément manquant porte un nom: Poutine.