Le fond des bois

En Amérique comme ailleurs, la forêt est longtemps apparue comme un territoire situé hors de la loi. Les bandits autant que les simples d’esprit s’y réfugiaient. Elle était le théâtre de la pulsion indomptée. Sa sauvagerie et son immensité rappelaient à chacun que nous ne sommes pas, tant s’en faut, les maîtres du monde que nous habitons.

Il n’est pas étonnant que, dans les contes venus à nous depuis le fond des âges, la forêt joue un rôle majeur. Elle constitue le thème par excellence qui permet de mettre à l’épreuve les fondements de la communauté. Si les enfants s’y perdent, comme dans les contes des frères Grimm, c’est pour révéler la face cachée de l’humanité, ses abîmes d’irrationalité autant que sa violence.

La déforestation de la planète ne fut pas seulement une affaire industrielle, mais aussi un phénomène lié aux consciences, à cette volonté de prouver sa domination sur la nature.

La peur des loups et leur traque tiennent à cette idée que les hommes sont au fond les seules bêtes vraiment féroces autorisées à dominer. Le roi, la plus féroce des bêtes, put donc s’arroger tous les droits sur les bois.

La forêt, très tôt, est donc un bien réservé aux plus puissants. Ceux-ci y prélèvent le bois et le gibier à leur guise. Le Dictionnaire des cas de conscience (1741) de l’abbé de Pontas, qui servit de guide moral en nouvelle comme en vieille France, souligne que, pour se chauffer, « un pauvre paysan, chargé de la femme et de cinq enfants », n’a droit tout au plus qu’aux morceaux de bois morts qu’il pourra glaner ici et là.

La forêt s’est peu à peu désenchantée à mesure que de nouveaux loups se sont mis à la visiter. Ils y vont et viennent depuis longtemps, avec leurs vestes de cachemire et leurs cravates en grenadine de soie.

Ces derniers jours, à la suite des attaques en vrille pilotées par le maire Jean Tremblay, lequel fut aidé dans ses manoeuvres par des escadrilles de ses amis, on a fait encore une fois l’économie de dire ce qu’il en est vraiment aujourd’hui de la forêt québécoise.

Nos vaillants défenseurs du droit à disposer de la forêt comme bon leur semble se retranchent derrière une affirmation commode : la loi québécoise en matière de foresterie est l’une des meilleures, répètent-ils en choeur. Ce serait même, ai-je entendu plus d’une fois, le « meilleur régime forestier au monde ». Le maire Tremblay, tout comme ses copilotes en acrobaties intellectuelles, n’a cessé d’évoquer cela.

Pourtant une véritable « stratégie d’aménagement durable des forêts » (SADF) n’est toujours pas publiée à ce jour, malgré des consultations à ce sujet qui datent de 2010 et un rapport du gouvernement qui en plaidait la nécessité en 2011. En un mot, ce cadre qui édicte les objectifs de développement durable de la politique forestière demeure inconnu…

Ce que l’on sait par contre de l’état actuel de la forêt québécoise, Richard Desjardins le résumait dans une série d’articles publiés la semaine dernière dans LeJournal de Montréal. Hélas, ce quotidien s’est chauffé alors surtout d’un bois vert cueilli dans un parc « mondialement connu » de Longueuil d’où un animateur voué à amuser à qui mieux mieux la multitude s’est retrouvé jeté au final comme n’importe lequel autre joujou brisé de notre société de consommation.

En 2003, rappelle Desjardins, une commission d’étude présidée par Guy Coulombe était chargée d’examiner la gestion de la forêt. Mais dix ans après le dépôt de son rapport, une partie seulement de ses recommandations est appliquée. On attend encore la protection de 12 % de chacun des 11 ensembles écologiques du Québec. Et les compagnies forestières continuent de payer moins en redevance que ce qu’il nous en coûte collectivement pour entretenir la forêt.

La forêt au Québec, écrit Desjardins, continue d’être soumise à un mode d’exploitation daté, voué tout entier à produire vite et à bas prix des produits sans grande valeur ajoutée. Ce milieu fragile est soumis à des principes de production qui ressemblent plus à un modèle chinois voué à produire du bas de gamme qu’à celui d’une économie capable de valoriser ses ressources grâce à la qualité de ses savoirs.

En guise de bilan, Desjardins cite Jacques Parizeau, peu susceptible d’un manque d’intérêt envers l’économie. Desjardins lui a demandé s’il est normal que, depuis tant d’années, les redevances forestières payées à l’État ne payent même pas les travaux sylvicoles nécessaires à assurer la régénération de la forêt. « Non, ce n’est pas normal, lui répond Parizeau. La forêt est toujours gérée selon un modèle colonialiste. [René] Lévesque aurait voulu changer tout ça dans les années 1960, mais il en avait plein les bras avec la nationalisation de l’électricité. Et rien n’a été fait. Hélas ! »

Alors, le même triste spectacle continue. Ceux qui rappellent l’importance d’une saine gestion de la forêt se font traiter ces jours-ci de « terroristes ». Faut-il s’étonner qu’un ancien directeur de l’information du Devoir devenu chroniqueur au Journal de Montréal fasse même du maire Tremblay un équivalent de Jean-Paul Sartre ?

Dans la dépense scénique énorme qu’il fait de lui-même, ce maire apparaît à tout le moins comme un percussionniste de la bêtise assez unique. De l’un à l’autre de ses fameux solos sonores, oublie-t-on trop facilement que le grand orchestre auquel il participe se barricade dans un aveuglement qu’il croit visionnaire ?

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