Les clichés de Claude Castonguay

Claude Castonguay alors qu’il parlait de son précédent livre «Santé. L’heure des choix» (Boréal, 2012).
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Claude Castonguay alors qu’il parlait de son précédent livre «Santé. L’heure des choix» (Boréal, 2012).

Claude Castonguay voudrait que ça aille bien au Québec. On sent chez lui une réelle volonté de concilier, comme Keynes le suggérait, l’efficacité économique, la justice sociale et la liberté politique. L’actuaire, faut-il le rappeler, a contribué au développement du modèle québécois, en étant un des concepteurs de la Régie des rentes du Québec, de la Caisse de dépôt et placement et de l’assurance maladie. Il se définissait, à l’époque, comme un social-démocrate keynésien et croyait « aux vertus de l’interventionnisme de l’État », tout en se réclamant du centre politique.

Or, aujourd’hui, âgé de 85 ans, Claude Castonguay a changé. Il se définit maintenant comme un « libéral progressiste ». Ce n’est pas tant lui qui n’est plus le même, explique-t-il dans La fin des vaches sacrées, que le monde. La mondialisation est passée par là et nous impose de nous adapter. « Aucun autre système ne peut rivaliser avec l’économie de marché ou lui faire contrepoids », écrit-il. Nous devons donc « accepter la réalité du monde dans lequel nous vivons » et cesser de critiquer l’économie libérale et « d’exiger des impôts plus élevés des riches ».

Hier, Castonguay était un social-démocrate volontariste ; aujourd’hui, même s’il prétend avoir conservé les mêmes valeurs, il est un libéral fataliste, qui se contente de limiter les dégâts, en reprenant à son compte les clichés de la droite libérale, qu’il mitige avec une morale humaniste molle, du genre « l’égalité, c’est mieux, quand c’est possible ».

Lieux communs

Dès les premières pages de cet essai, on devine qu’on aura droit à un festival de lieux communs chers à la droite bon chic bon genre quand Castonguay cite la formule de J. F. Kennedy selon laquelle nous devons nous demander ce que nous pouvons faire pour notre pays plutôt que ce que notre pays peut faire pour nous. Cette phrase, usée jusqu’à la corde, comme celle selon laquelle ça prend un village pour élever un enfant, devrait être bannie de toute réflexion sérieuse pour le prochain siècle. On n’en peut plus.

Et ce n’est là, malheureusement, que le premier d’une longue enfilade de poncifs. Castonguay, en effet, écrira que les syndicats sont dogmatiques, que la distinction idéologique gauche/droite « n’apporte rien de constructif dans les débats »,que les Québécois se méfient à tort du privé et des riches, qu’il ne faut pas trop taxer les entreprises pour éviter qu’elles ne partent, que nous avons besoin de l’immigration sur le plan économique (a-t-il lu Le remède imaginaire, des Dubreuil et Marois, au Boréal, en 2011 ?), que l’avenir ne passe plus par les États nationaux mais par les villes et que la place du français au Québec est assurée, dans la mesure où nous nous efforcerons de bien le parler. Une telle accumulation d’opinions convenues, qui se font en plus passer pour des faits, est accablante.

Le cliché principal du livre est celui selon lequel le modèle québécois, social-démocrate, nous a bien servis au moment de la Révolution tranquille, mais est devenu dépassé. Castonguay s’inquiète du déficit structurel du budget de l’État québécois, qu’il attribue à « l’étendue et [au] niveau élevé de couverture de nos programmes sociaux ». L’actuaire fait totalement l’impasse sur les baisses d’impôt des particuliers et des entreprises des dernières années, qui ont lourdement affecté la colonne des revenus. Il ne dit rien, non plus, du problème des paradis fiscaux. Il faut dire que, en avant-propos, il se vante d’avoir, à titre de président, aidé le Groupe La Laurentienne à faire des affaires au Canada, aux États-Unis, en Grande-Bretagne et… aux Bahamas !

Courage et résignation

Afin d’équilibrer le budget du Québec, les seules solutions possibles, selon lui, consistent à s’attaquer aux dépenses, à augmenter les tarifs d’Hydro-Québec et à tarifer certains services publics pour s’assurer que les citoyens qui ne paient pas d’impôts (environ 40 %) contribuent au Trésor. N’embêtons pas les riches et les entreprises avec les impôts, suggère Castonguay, mais faisons payer les pauvres parce que la classe moyenne n’en peut plus. De la part d’un homme qui se réclame de la justice sociale, une telle proposition déçoit.

Castonguay fait parfois preuve d’un certain courage. Il n’hésite pas, par exemple, à s’en prendre au monopole médical sur le système de santé. Il propose, pour le briser, de déléguer plus de tâches aux pharmaciens et aux infirmières et de modifier le mode de rémunération des médecins (capitation et acte). L’actuaire soulève aussi, à raison, les problèmes de surconsommation de médicaments et de surdiagnostic, qui coûtent cher et nuisent à la santé. Favorable à un rôle accru du privé en santé, il reste nébuleux sur la forme que cette contribution devrait prendre.

Résigné devant les lois de l’économie de marché, Castonguay l’est aussi dans le dossier de la question nationale. Les Québécois, explique-t-il, auraient souhaité que le Canada reconnaisse officiellement le Québec comme société distincte, mais ça n’arrivera pas. Aussi ne reste-t-il que deux options : le statu quo, c’est-à-dire le Québec province, ou l’indépendance pure et dure. Accommodons-nous du premier, conclut Castonguay, moins hasardeux sur le plan économique. De toute façon, ce n’est pas un vrai problème, les francophones ne se font plus assimiler au Canada et les Québécois devraient s’inspirer des Acadiens.

Philippe Couillard n’aimera pas les critiques que Castonguay réserve au système de santé québécois, au monopole médical et aux réformes de Gaétan Barrette. Pour le reste, il adorera ce livre, qu’on dirait commandé par le gouvernement. Ce n’est pas notre cas.

La fin des vaches sacrées. Réflexions sur l’avenir du Québec

Claude Castonguay, La Presse, Montréal, 2015, 208 pages

À voir en vidéo