Comment se fabrique un gagnant 

Le monde du vin n’échappe pas lui non plus au phénomène des modes. L’image de marque, le look, la griffe et le positionnement stratégique tracent les pourtours d’une industrie qui, comme partout ailleurs, fait vendre.

Sans verser dans la lubricité de pacotille, il ne serait pas surprenant, par exemple, de voir apparaître à l’écran une version croustillante IMAX 3D du Folie à Deux Ménage à Trois 2013 français, dans la foulée de ce Fifty Shades of Grey Red Satin 2012 californien, dont la récente sortie cinématographique semble, je dis bien semble avoir fouetté l’imaginaire des amateurs de pinard. Hélas, n’est pas produit dérivé qui veut.

Ces vins « boissons », élaborés en gros volumes et dont la traçabilité évite toute notion d’origines, de terroirs et de contextes culturels, deviennent alors des candidats de premier choix pour démultiplier les marques, histoire d’assurer le meilleur positionnement possible au produit. Quitte à faire rosir le timide de passage.

D’ailleurs, il n’est pas rare de voir surgir sur différents marchés des étiquettes, des lots ou des cuvées exclusifs pour un marché donné, comme c’est le cas, par exemple, ici, au Québec, pour bon nombre de vins inscrits dans la catégorie des produits « courants ».

Certains poussent même le détail jusqu’à modifier le contenu chimique des flacons (sucres résiduels, « boisage », etc.) pour satisfaire les goûts de la clientèle locale.

À l’opposé du vin boisson, il y a bien sûr ce vin d’auteur, riche de l’empreinte dégagée par le patrimoine historique, géographique et culturel local, et dont la signature humaine scelle ultimement la singularité.

Peut-on affirmer sans broncher pour autant que ce dernier, limité sur le plan de la production, est obligatoirement meilleur qu’un vin boisson qui, lui, livre des volumes qui auraient rendu jaloux un dénommé Jésus lors de sa prestation aux Noces de Cana ?

Question de contexte, mais aussi de qualité : un C’est la Vie ! Pinot noir/Syrah 2013 à 13,95 $ tout simple mais bien fait, sera toujours meilleur qu’un 3e grand cru classé matraqué par 200 % de barrique et colonisé par quelques Brettanomyces trop voyantes !

Taillé pour le succès

Je dégustais cette semaine deux vins italiens, impeccables mais diamétralement opposés, visiblement taillés pour le succès. Dans le coin gauche, ce Sonovino 2013 Nero d’Avola/Shiraz à 9,95 $ (12525031) et une série de barolos de la maison piémontaise Scavino à plus de 50 $ la bouteille.

Sonovino et Scavino, deux visages de l’Italie contemporaine visant deux publics cibles pour un seul credo : vendre du vin. À quoi tient le succès de l’un et de l’autre ? Mieux, de quelle façon s’y prend-on pour fabriquer un gagnant ?

J’écrivais à propos du Sonovino : « Répétera-t-on ici le succès que ces milliers de caisses de l’argentin Fuzion avaient enregistré sur notre marché il y a quelques années de cela ? J’en parierais mes boutons de manchettes de première communion 

Tout y est : prix sympa, présentation accrocheuse, fruité juste, avec ce qu’il faut de matière, de souplesse et surtout d’équilibre. À moins de 10 $, même l’austérité ne semble plus contenir sa joie ! Ma note : (5)★★1/2. Voilà pour le contenu.

Ce Sonovino sicilien aurait pu simplement se contenter d’être bon, mais non, voilà qu’il en rajoute côté habillage avec une présentation aussi sexy que soignée. Rien n’a été laissé au hasard ici. Décortiquons.

La bouteille d’abord, légère (écoresponsable) et coiffée d’une capsule à vis repérable à 10 kilomètres, avec cet agencement jaune-bleu aux motifs arlequins tout ce qu’il y a de festif et de décontracté.

L’étiquette ensuite, jaune elle aussi, à la graphie précise où trône la marque Sonovino, un terme si généraliste et navrant par son évidence qu’il rassure du coup le Québécois qui ne maîtrise pas tout à fait la langue du bon pape François.

Les cépages enfin, nero d’avola et… shiraz. Shiraz et non « syrah », sans doute plus cool, plus exotique, plus Nouveau Monde. On aurait troqué cette dernière pour du merlot que l’équation fonctionnerait parfaitement aussi. Rondeur et souplesse : au biberon du boire facile et bon, les deux mamelles du plaisir simple et sans chichi.

Autre facteur, et non le moindre : le prix. Profitant d’un appel d’offres pour ces produits à moins de 10 $ qui s’étaient outrageusement raréfiés à la SAQ sous la houlette du président sortant, l’agence promotionnelle québécoise a su négocier un prix départ chai astucieux auprès d’un partenaire solide (Mondodelvino), dont la production de plus de 25 millions de cols lui assure tout de même une flexibilité en jouant l’économie d’échelle.
 

Le prix, oui, mais aussi le… timing ! Mon instinct me dit que ce Sonovino pourrait dépasser, sinon égaler le succès enregistré antérieurement par l’argentin Fuzion (représenté par la même agence). Mais rien n’est jamais gagné d’avance, bien que ce type de produit ne gagnera, du moins sur notre marché, qu’en visibilité dans les années à venir. Pour le reste, c’est vous et vous seul, ami lecteur, qui décidez.

 

De l’autre côté du spectre, le Piémont et l’une de ses ambassadrices émérites : la maison Paolo Scavino. Hélas, trois cuvées disponibles sur notre marché actuellement, mais un détour obligé pour amateurs de vins inspirés, magnifiquement calibrés, des vins qui font école par leur élégance, mais surtout par cette façon de nuancer finement les expressions de ces 19 parcelles (pour 23 hectares) logées aux meilleures enseignes de l’appellation Barolo.

C’est la charmante oenologue Elisa Scavino qui nous a fait le tour du propriétaire. En poste depuis 2005, cette femme sensible et posée prend graduellement les rênes d’un vignoble magnifique que son père et son grand-père ont patiemment assemblé. Avec des crus tels Carobric, Bricco Ambroggio, Bric del Fiasc et Rocche dell’Annunziata, la dame s’incline en minimisant les interventions, libérant littéralement l’âme des terroirs par l’entremise de cépages qui font ici office de paratonnerre. Un courant, une tension végétale et minérale unique.

Avec le Sorriso Langhe 2013 (20,25 $ – 12468840), chardonnay, sauvignon et viognier font la fête au printemps avec une vivacité, une clarté, une luminosité, une fluidité qui transportent. C’est bien sec, aromatique, précis, jubilatoire. À ce prix, pas moins de six bouteilles pour la terrasse éventuelle ! (5)★★★.

Poursuivez ensuite avec ce Dolcetto d’Alba 2012 (21,15 $ – 11863291) dont la finesse de tanins combinée à l’exaltation fruitée pure vous entraîne obligatoirement à terminer la bouteille et à en déboucher une autre. Un bijou ! (5)★★★.

Enfin, repoussez les limites de votre repas avec le magnifique Barolo 2010 (50 $ – 12533525), fruit de l’assemblage de sept crus répartis dans trois villages, un rouge très classique par son millésime, habillé sans rugosité, avec cette maille tannique fine, aérienne mais aussi solide comme le fil d’un ver à soie. Un verre pour soi ! Faites-en cadeau ! (10 +)★★★★ ©

Elles font fort, les filles !

Après le succès de Véronique Rivest avec cette deuxième place au Concours du meilleur sommelier au monde, voilà que sa collègue Élyse Lambert raflait dimanche dernier la première place au podium du/de la meilleur(e) sommelier (ère) du Canada. Pour tout dire, je suis heureux pour elle. Elle a bossé, bossé et encore bossé, et elle a gagné.

Avec sa complice Véronique, elle fait non seulement rayonner une fois de plus l’expertise québécoise au Canada mais aussi, elle fait déjà trembler les participants au Concours du meilleur sommelier du monde qui aura lieu en Argentine au printemps 2016. Une autre année à bosser, à bosser et à bosser encore. Mais pour le moment : bravo Élyse !

Jean Aubry est l’auteur du Guide Aubry 2015. Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $.