La voie

Tandis que la Caisse de dépôt de nos impôts, fleuron financier de l’État québécois, prend le contrôle de 40 % de l’Eurostar, le train rapide qui plonge sous la Manche, le gouvernement du Québec donne à nouveau des coups d’épée dans l’eau dans l’espoir de prolonger la vie d’un réseau ferroviaire national qui tombe décidément en morceaux.

La vieille voie ferrée qui va de Gaspé à Matapédia, le gouvernement offre de la racheter pour sauver à nouveau de l’abîme ses gestionnaires. Mais cette voie de 325 km, qui nécessite des travaux importants, l’État la soutenait déjà à deux bras. Sauf que rien ne tient. Depuis 2007, ce sont 44,5 millions de dollars de fonds publics qui ont été engloutis pour sauver le réseau ferroviaire gaspésien et 17,5 millions de fonds canadiens.

Quatre MRC locales, ces entités administratives régionales, contrôlent la Société de chemin de fer de la Gaspésie (SCFG). À la fin de l’année 2014, la SCFG s’est placée sous la protection de la loi de la faillite.

Depuis septembre 2013, parce que des travaux majeurs s’imposent, on n’entend plus ou presque les locomotives siffler. VIA Rail vient d’annoncer qu’elle ne roulerait plus là tant que la voie ne serait pas réparée. Chaque année, ce réseau à la triste figure voit transiter environ 2000 wagons, essentiellement des convois de marchandises. Le simple voyageur s’y voit d’ailleurs traité lui aussi comme de la simple marchandise. Si vous essayez de parcourir en train la côte gaspésienne afin de goûter le sublime d’un des plus beaux littoraux du monde, vous finirez votre périple en autobus, faute de rails dignes de ce nom. Retards inouïs et maux de tête garantis.

L’action du gouvernement en faveur de la SCFG ne consiste qu’à éponger une dette et à perpétuer une même gestion bancale, tout en continuant à assurer de la sorte le maintien d’une déperdition tranquille. Rien en somme pour renverser la vapeur.

Pendant ce temps, la Caisse de dépôt et placement acquiert 30 % de l’Eurostar, au sein d’un consortium qui en contrôlera 10 % de plus. Ce qui fait de la Caisse le deuxième actionnaire de ce train emblématique derrière la SNCF, la Société nationale des chemins de fer français. La multinationale canadienne Bombardier fabrique par ailleurs toujours des trains rapides que l’on utilise partout dans le monde sauf ici, où nous observons plutôt, comme les vaches dans les prés, de longs défilés mortifiants de vieux wagons qui semblent sortis tout droit de l’ère soviétique. Ces wagons transportent des matières premières, de plus en plus de pétrole, et presque jamais de passagers.

En Gaspésie, comme dans d’autres régions, le chemin de fer se trouve dans un tel état de décrépitude que personne ne semble plus à même de se questionner sur ce que cela représente à l’échelle d’un pays. La ville de Québec en est rendue à quémander devant Bill Gates, principal actionnaire du Canadien National, pour qu’il daigne bien vouloir repeindre le vieux pont qui enjambe le fleuve. Voilà la grandeur d’une société en peinture.

Le chemin de fer, moyen de communication moderne, apparaît au contraire chez nous telle l’illustration parfaite d’une détérioration généralisée du système de service public. Pas même l’ombre encore d’une liaison par le rail entre l’aéroport de Dorval et le centre-ville de Montréal. On a droit tout au plus à un autobus qui progresse cahin-caha, au ras des pâquerettes. La preuve étant faite que le ridicule ne tue pas, on l’a baptisé pompeusement le « 747 ».

À Saint-Constant, au formidable Musée ferroviaire canadien, on peut admirer les différentes incarnations du chemin de fer à travers l’histoire, tout en se prenant à rêver de ce qu’un élan soutenu en faveur du rail aurait pu modifier dans notre réalité sociale d’aujourd’hui. Tramways, trains rapides, liaisons touristiques, système de transport de marchandises plus sécuritaire… Est-il exagéré de rêver que le train eût pu jouer chez nous le même rôle moteur que dans d’autres pays ?

Dans mon village des Cantons de l’Est, il y a à peine quelques décennies, il était tout à fait possible de rallier les grandes villes par train. Aujourd’hui, ce n’est plus envisageable, même par autobus. D’ailleurs la gare n’existe plus. Les temps ont changé. L’automobile a triomphé. Le temps s’est comprimé partout grâce aux transports publics. Sauf chez nous, où le chacun pour soi équivaut à un sauve-qui-peut généralisé.

Au XIXe siècle, les premiers écrivains à parler du train notaient que sa vitesse éclatante faisait en sorte qu’on ne voyait plus la nature de la même façon. Dans son journal, à l’été 1837, Victor Hugo note que « les fleurs au bord du champ ne sont plus des fleurs, ce sont des taches ou plutôt des raies rouges ou blanches ; plus de point, tout devient raie ; les blés sont de grandes chevelures jaunes, les luzernes sont de longues tresses vertes ; les villes, les clochers et les arbres dansent et se mêlent follement à l’horizon ». Et tout cela à moins de 40 km/h ! Une expérience à l’époque incroyable, mais qu’on peut encore goûter au Canada sur nombre de voies qui risqueraient de s’affaisser si par malheur on essayait d’y rouler plus vite.

Il suffit d’entendre le ministre Robert Poëti, au-delà de son humour affligeant, pour parfaitement se convaincre de l’impasse sociale et économique de ce qui tient lieu chez nous de politique des transports. Non, pareil petit train ne peut aller bien loin.

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10 commentaires
  • Brian Carey - Abonné 9 mars 2015 07 h 59

    Parlons-en encore et encore!

    Et peut-être les gouvernants (fédéral et provincial) comprendront-ils que le train de passagers est un moyen de transport économique et écologique qui devrait être développé au XXIème siècle. Pourtant, ils font le contraire et investissent dans le camionnage, les routes et autres...

  • Bernard Terreault - Abonné 9 mars 2015 08 h 40

    Ne mêlons pas les pommes et les oranges

    La comparaison est boîteuse et dessert la cause du transport public. L'Eurostar relie deux villes de dix millions d'habitants chacune dans une des régions les plus densément peuplées du monde. Le train de Gaspésie dessert une population dispersée dans un continent où seuls les très démunis ou les handicapés n'ont pas d'auto. Comme si on comparait le couloir Boston-New York-Philadelphie-Baltimore-Washington à un coin des Highlands écossais. C'est l'agglomération montréalaise elle-même, comme bien d'autres en Amérique, qui bénéficierait d'un meilleur transport public.

  • Sylvain Auclair - Abonné 9 mars 2015 09 h 28

    Marchandise et passagers

    Un des problèmes, c'est que toutes les voies sont conçues avant tout pour le transport de marchandises, dont les convois sont rarement pressés mais dont les voitures sont très lourdes. Le passager, quant à lui, pèse beaucoup moins mais vont se rendre plus vite à destination.

  • Pascal Barrette - Abonné 9 mars 2015 09 h 41

    Le train dans le trou

    Si en Gaspésie le train est dans un trou financier, ici à Ottawa, on fourre littéralement le train dans un trou. La Commission de la Capitale nationale vient de demander à la Ville de faire passer, segment ouest, son train léger dans un tunnel de 1 km au coût d'un tout petit milliard pour ne pas enclaver la majestueuse Promenade de l'Outaouais récemment rebaptisée, fixation conservatrice, Promenade Sir John A. Macdonald. Aux automobilistes la beauté de la ceinture verte longeant la rivière, aux passagers du transport en commun le trou du train! La CCN se gargarise de réduire l'empreinte au sol de la chaussée ferroviaire « afin de créer un nouveau corridor de transport " étagé " ». Molière aurait démasqué à fond de train ce jargon dérisoire par un incisif: «Cachez ce train que je ne saurais voir».

    http://ici.radio-canada.ca/regions/ottawa/2015/03/

    Pascal Barrette, Ottawa

  • Denis Paquette - Abonné 9 mars 2015 12 h 29

    Nous serons tous devenus grosses patates

    N'est ce pas ce que l'on appelle de l'incurie, voire , le chacun pour soi digne des temps tres tres anciens et on s'imagine moderne, un jour on se rendra compte que nous avons vecus a peine mieux que les hommes des cavernes, la consommation sera venue a bout de nous, nous serons tous devenus grosses patates .