L’idée francophone

Mars est le mois de la Francophonie. De Shanghaï à New York en passant par Dakar, il s’organise des centaines d’événements et de célébrations avec pour point d’orgue le 20 mars, Journée internationale de la Francophonie. Au lieu de souligner l’événement avec une dictée ou une liste de 10 mots, c’est plutôt de l’idée francophone que j’aimerais parler.

Il y a bien des raisons de célébrer une langue parlée par 275 millions de francophones un peu partout, une langue qui est la deuxième parmi les plus enseignées dans le monde, une des principales langues de commerce et de diplomatie, riche d’une production intellectuelle, scientifique et artistique très étoffée.

Mais je pense depuis longtemps que ce qu’il y a de plus fort dans la francophonie, c’est finalement le mot. J’ai même l’intuition que la grande chance historique de la langue française au troisième millénaire sera peut-être justement que tous ceux qui parlent français se sont découvert une identité commune.

Nouvelle étiquette

Le géographe français Onésime Reclus a eu une idée de génie, en 1886, en inventant le mot « francophonie ». Reclus travaillait à une représentation du monde selon les langues plutôt que les « races » ou les « religions ». Ce faisant, il a inventé une civilisation.

Bizarrement, le concept est tombé dans l’oubli, jusqu’aux années 1930, où le mot « francophone » resurgit au sens d’« indigène francisé ». En 1962, Léopold Sédar Senghor, alors président du Sénégal nouvellement indépendant, redonne « à francophonie » son sens originel désignant tous ceux qui parlent la langue.

Le mot de Reclus, sous l’impulsion de Senghor, se répandit comme une traînée de poudre à tel point qu’il était devenu courant au milieu des années 1980. Car il fallait un mot qui décrit ce que c’est que de parler français sans être Français.

Il arrive que des empires se rebaptisent, pour des raisons politiques. Les Anglais du XVIIe siècle, ayant avalé les royaumes d’Écosse et d’Irlande, ont voulu masquer leur domination en se désignant comme « Britanniques ». Les Castillans, pour les mêmes raisons, se sont déclarés Espagnols, tout en poussant le bouchon plus loin : les Espagnols parlent espagnol, alors que les Britanniques ne parlent pas le britannique. (La polémique castillan/espagnol est encore vive dans le monde hispanique.)

Le mot « francophone » est d’une autre essence puisqu’il est survenu spontanément, de la périphérie plutôt que du centre. La preuve : les institutions francophones ont mis du temps à s’adapter et ne se désignaient pas comme telles avant le milieu des années 1990.

Et c’est justement ce qui fait la force de la francophonie : ce sont les gens qui l’ont voulue, bien avant les institutions et les chancelleries.

Identité ultérieure

En 2011, lors de l’Université d’été du Centre de la francophonie des Amériques, j’avais rencontré une professeure de français de Buenos Aires qui parlait de sa francophonie comme d’une identité ultérieure à son identité argentine et à son identité d’hispanophone. C’est exactement cela : une identité ultérieure qui s’additionne aux autres sans les nier.

Le mot francophone, tout comme américain ou européen, revêt une multiplicité de sens qui varient selon les pays et, dans chaque pays, selon les générations et les régions.

Les Africains en général ont une définition large du mot francophone, qui est celle de tous les parlant-français en dehors de toute ethnie, et sans arrière-pensée coloniale.

L’Algérie, à cause de son expérience coloniale, refuse de se déclarer officiellement francophone, même si les universités algériennes sont largement représentées parmi l’Agence universitaire de la francophonie.

Au Québec, le mot a d’abord été synonyme de « Canadien français », avant de s’élargir aux autres francophones, encore que l’on rencontre bien des résistances à admettre qu’un anglophone puisse être francophone.

Les Belges, eux, ont tendance à considérer un francophone comme n’importe qui parlant le français, sauf peut-être les Flamands, dont un bon nombre se disent néanmoins francophones-mais-pas-wallons. Quant aux Français, ils ont eux-mêmes tendance à considérer comme francophone quiconque parle français… sauf eux-mêmes. Encore que les jeunes Français et ceux des régions se déclarent plus volontiers francophones.

Au fond, c’est une question d’identité. On ne peut pas reprocher à 66 millions de Français d’être d’abord Français avant d’avoir la fibre francophone. Mais le fait est que, partout ailleurs dans le monde, plus de 200 millions de parlant-français qui n’ont aucune fibre française se revendiquent d’une langue et d’une culture dans laquelle ils ont investi personnellement ou collectivement.

Bref, quand je parlais plus tôt de la puissance du mot francophone, c’est bien dans le fait qu’il se crée autour du mot une nouvelle vision du monde et une civilisation qui dépasse très largement le domaine d’origine de la langue. C’est très fort, la francophonie.

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5 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 8 mars 2015 23 h 30

    Sa Majesté

    Inclinons-nous devant notre souveraine, sa Majesté la Langue Française.

    • Gilles Théberge - Abonné 9 mars 2015 16 h 57

      Sa Majesté. Pour moi comme pour vous sans doute. Mais en ouvrant la radio "d'État", et les autres, en regardant "La Voix", disons plutôt en en subissant quelques extraits, il me vient à l'esprit que s'il est vrai que nous sommes toujours prisonniers de la Majesté" Britannique par système interposé, ça fait belle lurette que notre Majesté la langue française a été évacuée du cœur des nôtres.

  • Denis Paquette - Abonné 9 mars 2015 08 h 14

    Je vais me souvenir longtemps de votre chronique

    Que j'aime votre texte il explicite tellement bien notre condition de francophones, que ca me plait cette vision, de ce qui transcende les races et les religions, voila ce que j'ai découvert en viellissant, qui me fit aimé cette langue plus que tout, qui me fit y puiser goulument, merci de me permettre de l'exprimer aujourd'hui , je vais me souvenir longtemps de votre chronique

  • Serge Fournier - Abonné 9 mars 2015 10 h 03

    Une petite erreur...

    Je crois bien qu'il s'est glissé une erreur dans votre texte. N'y est-il pas question d'Élisée Reclus, géographe et anarchiste, plutôt que d'Onésime Reclus dont personnellement, je n'ai jamais entendu parler?...

    • Jean-Benoît Nadeau - Abonné 9 mars 2015 12 h 59

      Bonjour,
      Onésime était le frère d'Élisée, mais comme vous pourrez le voir avec ce lien, c'est bien Onésime qui a publié le livre où il parle du mot francophonie.
      http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k75061t
      Pour ma part, j'ignorais l'existence d'Élisée.
      Au plaisir,
      JBN