Les filles des caricatures

Dessin de Reiser présenté lors d’une grande exposition au Centre Pompidou, à Paris, en 2003
Photo: Jean-Pierre Muller Agence France-Presse Dessin de Reiser présenté lors d’une grande exposition au Centre Pompidou, à Paris, en 2003

Il y a des jours comme ça où certains messages se faufilent mieux. Autour du 8 mars, par exemple. Allez, on s’y glisse !

Un lecteur m’a fait suivre le texte *JeSuisMisogyne sur le site Les Mots sont importants. Signé par deux soeurs, C. et D. Billard, ce petit pamphlet bien torché circule dans l’espace virtuel, retwitté, commenté. Ainsi démarre-t-il : « Nous aussi on a grandi avec Cabu, Wolinski, Reiser, Cavanna, Choron… Nous avons vu les mêmes dessins mais nous n’avons pas compris les mêmes choses : sûrement parce que ces blagues ne s’adressaient pas à nous mais qu’elles se faisaient à nos dépens. Ces types nous rappelaient sans cesse qui nous étions : des filles, des femmes, c’est-à-dire le deuxième sexe, mais un sexe avant tout. »

Cette lettre, virulente, poignante, caricatures sexistes à l’appui, résonne avec un écho en nous. Nombreuses — à cette enseigne, le féminin englobe pour une fois le masculin — sommes-nous à trouver dégradante l’image des femmes véhiculée depuis des lunes par ces phallocrates du crayon.

Au lendemain des massacres chez Charlie Hebdo, quelques voix, dont celle de la romancière Nancy Huston, avaient bien lancé des couacs au vent : « Sans du tout les renvoyer dos à dos avec les extrémistes, les dessinateurs de Charlie Hebdo avaient aussi un problème avec leur virilité », déclarait-elle, dénonçant l’image des femmes et des homosexuels qui transparaissait dans leurs dessins, s’avouant d’un même souffle opposée à la publication des caricatures de Mahomet. Cette coche mal taillée fut vite balayée par la vague de deuil et d’indignation générale, puis raccrochée à la flottille battant le pavillon d’infamie des « Je ne suis pas Charlie ».

Pas question de refaire ici le procès du droit versus la responsabilité, débattu jusqu’à plus soif. Ni de rappeler l’horreur éprouvée au spectacle des attentats et leur condamnation sans appel. Ils ne sauraient exclure l’esprit critique, surtout avec ce léger recul temporel qui aide aujourd’hui à lancer : « Hep ! Les gars ! »

M’est d’avis que Wolinski, Charb, Tignous et les autres goûteraient peu le statut de martyr intouchable accolé à leurs noms. Les auréoles scintillent trop pour laisser des mécréants dormir en paix. Autant les arracher, comme les pissenlits des tombeaux.

Interroger le legs social d’un Charlie Hebdo toujours debout mais au seuil des grandes mutations — pas juste parce que les islamistes ont gagné, mais parce que la formule établie s’avère périmée et contestable — c’est faire preuve d’une liberté d’expression revendiquée par eux jusqu’à la mort.

Dire que feu ces messieurs faisaient des dessins d’un machisme insoutenable révèle de l’évidence. Au Québec, où la misogynie paraît moins hurlante qu’en France, un malaise teinté de pure révolte flottait à leur vue et le magazine s’y écoulait particulièrement mal. D’ailleurs, quelles portes leurs dessins pornos pensaient-ils défoncer à l’heure où la Toile dévoile tout ? Quel message de gauche voulaient-ils ainsi livrer en une ère d’appels aux mixités ? D’où cette impression d’un combat d’arrière-garde livré par des hommes terrifiés devant le pouvoir des femmes, unis, égrillards, pour mieux les rabaisser, au mépris d’une modernité en quête de souffle.

Comme disent les soeurs Billard dans leur missive : « On n’a pas oublié ce rire gras qui légitime toutes les insultes. Et quand on entend certains nous raconter, la larme à l’oeil, que “ ces dessins ont fait leur éducation sexuelle ”, on pense qu’en effet l’éducation sexiste de beaucoup vient de là. »

D’autres types d’humour

Ça mérite réflexion, et certaines s’y penchent. Dans le très intéressant essai Femmes et humour, publié en 2014 aux éditions PUL, Mira Falardeau explore l’univers des caricaturistes, bédéistes et cinéastes d’animation de sexe féminin. Celles-ci forment en gros 5 % du bataillon de ces artistes visuels : une poussière dans l’oeil maquillé.

À côté des portraits de Claire Bretécher, Marjane Satrapi, Michèle Cournoyer, Line Arsenault et les autres, l’auteure cherche à cerner les spécificités de l’humour au féminin et leur faible présence dans les zones dessins films et papier.

« Rares sont les femmes artistes qui fréquentent l’humour vulgaire, scatologique ou pornographique, qui fait souvent fureur chez les hommes cartoonistes », constate-t-elle, en précisant à quel point ce type d’humour semble à celles-ci incongru et non hilarant. Dans leurs dessins, elles ont tendance à aborder davantage leur intimité et les émotions, à s’affirmer aussi contre le pouvoir patriarcal, déplaisant souvent au lectorat masculin. Mais à l’opposé : « Pour un homme cartooniste, la femme ne peut générer du comique que si elle va dans le sens contraire de la féminité. Ou alors, il exagère cette féminité pour s’en moquer. »

Dans ces fiefs masculins, nourris de misogynie bien lourde et bien grasse, ces dames sont peu conviées ni n’ont toujours envie de se frotter. Mais Mira Falardeau salue la Toile, ce terrain d’exploration riche d’avenues nouvelles.

« Les langages humoristiques travaillent essentiellement sur les stéréotypes, rappelle-t-elle. Comment peut donc se sentir une femme cartooniste face aux clichés qui lui viennent sûrement spontanément à l’esprit ? La position est inconfortable car elle se trouve face à un dilemme. »

L’auteure rappelle que l’organisme Dessins pour la paix, voué depuis 2006 à la mission d’utiliser le langage de la caricature pour envoyer des messages de tolérance à travers la planète, bouleverse les statistiques en comptant sur son site de 20 % à 25 % de femmes, une proportion énorme en pareil contexte. Son président, Plantu, caricaturiste au journal Le Monde, s’en expliquait : « Oui, c’est une volonté d’avoir à la fois des femmes et des hommes jeunes. Parce que j’en ai par-dessus la tête du fait que, lors des réunions de cartoonistes, on n’a que des hommes vieux. »

À lui, le mot de la fin dans la voie par où le vent de l’avenir s’engouffre. Autour du 8 mars, et tout le reste de l’année, on appelle comme lui à un renouveau des esprits encroûtés.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.