Double discours

« L’ultime responsabilité de notre gouvernement, c’est d’assurer la sécurité des Canadiens, de nos rues, de nos communautés et nos familles », répétait tout récemment le premier ministre Stephen Harper lors de son passage à Victoriaville.

La sécurité est un mantra de son gouvernement qui se traduit par des lois musclées et des peines plus lourdes. À ses yeux, il n’y a rien de plus sûr que de garder les gens derrière les barreaux.

La très grande majorité des détenus finissent toutefois par sortir un jour. Ils y sont de moins en moins prêts et la société n’y est pas mieux préparée, le gouvernement martelant un discours qui diabolise volontiers les délinquants, surtout ceux qui ont commis des crimes sexuels ou violents. Pour eux, point de salut aux yeux des conservateurs.

Prévenir la récidive et ainsi protéger la communauté, ce gouvernement n’y croit visiblement pas. À preuve, le 31 mars, Service correctionnel Canada (SCC) réduira radicalement le financement accordé aux Cercles de support et de responsabilité (CSR), une approche développée au Canada et reprise ailleurs dans le monde afin d’aider les délinquants sexuels à haut risque à réintégrer la société sans récidiver. Tout le travailde soutien repose sur des petits groupes d’entraide formés entièrement de bénévoles.

 

Le premier cercle a vu le jour en 1994, dans une petite ville ontarienne. Un délinquant à risque élevé, qui s’en était pris à des enfants, y a été libéré à la fin de sa peine, provoquant une levée de boucliers. Un pasteur mennonite a alors réuni des membres de sa congrégation pour offrir au délinquant un soutien humain et un encadrement réaliste et ainsi rassurer ses concitoyens. Quelques mois plus tard, le même scénario se produisait dans une communauté voisine.

Aujourd’hui, il existe 18 cercles à travers le pays, formés d’environ 700 bénévoles. L’organisme Cercles de soutien et de responsabilité Québec (CSRQ) soutient à lui seul de 30 à 40délinquants par an, certains depuis des années.

Un projet de recherche mené pendant cinq ans par le Centre national de prévention du crime et financé par le ministère de la Sécurité publique a permis d’évaluer l’efficacité de ces cercles. Le rapport d’évaluation, rendu public récemment, a confirmé leur efficacité.

Selon le rapport, le taux de récidive sexuelle des participants était de 2,0 % sur une période de trois ans. Il est de 17 % en moyenne pour les délinquants à risque élevé qui n’ont aucun suivi après leur libération, résume Maxime Janson, coordonnateur du CSRQ.

Et « chaque dollar investi dans les CSR pour empêcher un incident de récidive représente une économie de 4,60 $ pour la société en matière de coûts du système judiciaire, de coûts dans le domaine de la santé, de perte de productivité, et enfin douleurs et souffrances », indique le rapport.

Malgré ces résultats et la fin des fonds provenant du projet de recherche, Service correctionnel Canada a décidé de couper de moitié le financement de base qu’il versait (650 000 $), réservant le gros des fonds à trois cercles dont l’entente de financement n’est pas expirée. Pour les autres, trouver d’autres sources de financement est un défi que peu d’entre eux sont capables de rencontrer. Par conséquent, un bon nombre pourrait devoir cesser leurs activités ce printemps.

Une vraie perte pour des sommes ridicules. Le CRSQ, par exemple, fonctionne avec un budget annuel de seulement 80 000 $, ce qui est moins qu’une année d’incarcération pour une seule personne.

 

Comment ce gouvernement peut-il prétendre se soucier de la sécurité des communautés et du sort des victimes s’il est prêt à torpiller un programme qui diminue les risques d’agressions et, par ricochet, de victimisation ?

Mais voilà, pour Service correctionnel Canada, ce qu’il advient des délinquants une fois leur peine purgée n’est pas de son ressort. Même courte vue et incompréhension de la part de Jean-Christophe de la Rue, porte-parole du ministre de la Sécurité publique, Steven Blaney. « Notre gouvernement croit que la place des délinquants sexuels dangereux est derrière les barreaux. C’est pourquoi nous avons mis de l’avant plusieurs mesures importantes pour nous assurer que nos rues et nos communautés sont sécuritaires », a-t-il dit à la CBC.

Moins les détenus sont préparés pour leur libération, moins ils ont de chances de réussir leur réintégration. Moins ils sont soutenus, plus ils risquent de récidiver et c’est la sécurité de ces mêmes communautés que ce gouvernement prétend protéger qui s’en trouve affectée.

Si cette évidence leur échappe, ils pourraient s’intéresser à la facture, eux qu’obsède la réduction des dépenses publiques. Le retour en prison d’un délinquant coûte plus cher que toutes les mesures déployées pour le garder dans le droit chemin une fois libéré.

Mais voilà, le prix financier et humain des lois et coupes imposées par les conservateurs ne se fera sentir que dans quelques années, quand ceux qui forment le gouvernement actuel ne seront plus là pour en répondre. En attendant, les lois coup de poing soutenues par un discours sécuritaire simpliste leur attirent des votes et ça, c’est irrésistible.

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