L’escargot

Bien avant l’érection de la tour inclinée du Stade olympique, le caricaturiste Robert LaPalme et le maire Jean Drapeau avaient songé à en construire une dans le Vieux-Port de Montréal. Elle devait s’offrir aux yeux de la multitude, dans un reflet prolongé par un éclairage prenant sa force dans les eaux du fleuve. Cette tour promettait d’être pour la ville un Narcisse de béton géant se mirant dans les eaux d’un Styx trop prompt à geler. Mais le projet coula à pic, avant même de pouvoir sortir le nez des cartons où il fut oublié.

LaPalme dansait autour du maire Drapeau telle une abeille autour d’un doux miel. Proche ami, il en était le conseiller tout puissant, mais non officiel.

En vue de l’Exposition universelle de 1967, LaPalme et Drapeau avaient eu l’idée toute simple de déménager la tour Eiffel pour la durée de l’événement. Des démarches officielles furent entreprises à cet effet, comme si c’était la moindre des choses.

Après tout, observait LaPalme, la tour Eiffel n’est rien de plus qu’un gros jeu de Meccano. « Imagine ! Son démontage, pièce par pièce, puis sa reconstruction, de l’autre côté de l’Atlantique, aurait porté l’attention du monde entier sur Montréal pendant des mois. »

Lorsque LaPalme me raconta cette histoire pour la première fois, j’éclatai de rire. Mais il ne blaguait pas et m’engueula à peu près en ces termes : « Même toi tu n’as pas de vision, de sens de la grandeur ! Tu ne comprends pas l’importance pour une grande ville d’avoir une tour ! » Je compris au moins ce jour-là l’importance qu’accordent certains hommes à en avoir une, quitte à voir leur jugement s’écraser à ses pieds.

Il m’a fallu trouver, dans les archives de LaPalme, une lettre officielle française pour me convaincre que ce projet avait bel et bien existé. Ce courrier, rédigé en termes diplomatiques, avait fini par couper court à un projet d’une prétention sans nom. Si Montréal était en mesure, disait cette lettre, de préserver l’intégralité des 60 tonnes de peinture, des 18 038 pièces de métal, des 2,5 millions de rivets qui les unissent, ainsi que des innombrables ajouts greffés à la structure, bien sûr que la France pourrait considérer un prêt de courte durée…

Les vieilles maisons basses de la colonie, avec leurs toits à coyaux, les maisons à mansardes, celles en briques rouges du monde ouvrier, avec leurs fenêtres à carreaux, prenaient l’allure d’un monstre édenté et grimaçant qu’il fallait supprimer pour tous ceux-là qui rêvaient de placer Montréal au centre du système solaire. Des quartiers entiers furent de fait jugés, condamnés puis exécutés. On fit place à une vision du monde faite de béton.

À Québec, loin du coeur de la ville, on souhaite aujourd’hui ériger une tour de 65 étages, selon un dessin aux lignes dignes des années 1980, comme si on était au milieu du Chicago d’autrefois, berceau de l’architecture contemporaine. Selon les recherches de professeurs en architectures qui se sont manifestés tout de suite contre ce projet, tout comme leurs étudiants qui ont fait de même, l’attrait et l’intérêt pour les édifices de plus de six étages apparaît tout à fait marginal chez nous, autant pour les vieux que pour les jeunes.

Devrons-nous vivre encore longtemps au milieu de villes qui se perçoivent comme les ombres projetées d’autres villes, devenant du coup au mieux des cités qui traînent leur mal-être au point de finir par susciter la peur qu’elles prétendent éloigner en s’affranchissant de leur véritable identité ?

Notre patrimoine architectural demeure négligé, au milieu d’une agitation en faveur de la construction qui a pour seul objet la croissance plutôt que l’élévation. Il faut souligner à cet égard, à l’échelle des villages, un semblable manque d’esprit de continuité. Plusieurs décennies d’un travail de fossoyeur y ont été soutenues par les caisses populaires autant que les postes canadiennes. De la brique rose ou blanche, du pastel, des formes insignifiantes, bref le génie architectural d’une courge : voilà bien l’empreinte architecturale navrante laissée d’un village à l’autre par nombre des constructions en série de ces institutions.

Les dérapages architecturaux ne datent pas d’hier. Dans l’est de Montréal, les marchands de chaussures qu’étaient les frères Dufresne envisageaient la ville de Maisonneuve, annexée aujourd’hui à Montréal, comme une déclinaison du palais de Versailles. Plus près de nous, la puissante famille de Paul Desmarais, croulant pourtant sous l’argent, n’a pas trouvé d’élan suffisant pour construire en Charlevoix autre chose que des caricatures de palais vénitiens, théâtres historiques — il faut au moins le rappeler — de la vie que les intrigants menaient derrière leurs masques.

Ce manque d’imagination, fruit d’une incurie collective, a entraîné chez nous une dégradation de l’allure de nos villes et villages au seul profit de la rapacité de quelques potentats locaux. En matière architecturale, nous sommes devenus en quelque sorte indifférents à la vraie différence.

Ce qui compte aujourd’hui est-il la liberté de continuer de faire encore et toujours n’importe quoi, quitte à s’enfoncer tête première dans un baroque où le sublime devra être confondu à tout jamais avec l’affreux ?

L’architecture est un des traits forts de la culture. Pourtant, notre élan en cette matière ne ressemble aujourd’hui qu’à celui dont est capable un escargot qui souffre de rhumatisme articulaire.

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