Réflexion pour le Québec

Pendant que la commission Charbonneau prépare ses recommandations, les évêques catholiques du Québec invitent les fidèles qui observent encore le carême et « tous ceux et celles qui ont à coeur le bien-être de notre société » à réfléchir ensemble sur la corruption. Ils proposent un questionnaire pour mieux saisir ce « cancer qui ronge le corps social », en découvrir les causes et recenser « quelques pistes » de lutte contre un tel fléau.

Le document n’en fait pas un mal québécois mais, notent ses auteurs (des évêques et des laïcs), on n’en soupçonnait pas l’étendue avant les audiences de la commission d’enquête. On y cite le Conseil de l’Europe, qui constate la corruption dans ses propres pays et dans la communauté internationale. Au Vatican, le Conseil pontifical Justice et Paix y voit une des plus graves « déformations du système démocratique ». Et si le phénomène est « vieux comme le monde », ses dénonciations abondent dans l’Ancien Testament !

Le Québec moderne, tout en s’écartant de la tradition biblique, prétendait assainir les moeurs politiques. Or, constatent à leur tour les évêques, les institutions publiques qui devaient servir de garde-fou, notamment les ordres professionnels, — se sont révélées d’une faiblesse propre à favoriser la corruption. Absence de politique préventive et règles pleines d’échappatoires allaient, au surplus, mettre en échec les codes de déontologie…

Pour les évêques, la corruption ne s’explique pas seulement par les failles du « système » public mis en place avec la Révolution tranquille. Les abus qui ont sévi depuis n’étaient pas non plus le fait d’individus isolés. Ils ne tenaient pas davantage à la crainte, chez les employés intègres, de représailles en cas de dénonciation. Une autre révolution avait changé les valeurs de l’époque : l’économie de marché, la consommation, une « spirale de la compétition » et, suivant le mot du pape François, une « nouvelle idolâtrie de l’argent ».

Le document de réflexion mentionne aussi « la tradition chrétienne » qui ne condamne pas la possession des biens, mais leur accumulation indue. Les évêques québécois évoquent les Pères de l’Église des premiers siècles, qui insistaient sur la conversion des consciences plus que sur la transformation des structures sociopolitiques de l’époque. Ils citent aussi, il est vrai, l’apôtre Paul, pour qui « la racine de tous les maux, c’est l’amour de l’argent ». Mais leurs « pistes » pour lutter contre la corruption n’ont rien de trop prophétique.

Des lois et des organismes de surveillance ? Des citoyens pourraient y inciter l’État. Les évêques signalent ici « l’importance de la liberté de la presse et du droit d’association qui aident le grand public à être informé des manoeuvres de corruption et à faire pression sur les gouvernements ». Mais ils se méfient des lois et de la bureaucratie qu’elles engendrent et de la passivité qui en résulte chez les personnes. Les institutions religieuses et morales sont plus à même, croient-ils, de cultiver les valeurs morales.

Les évêques font plus confiance aux mouvements prônant la « simplicité volontaire » ou la modération écologique. Le pape, apprend-on, y consacrera sous peu une encyclique. « Y être fidèle demandera une capacité de résistance aux discours de la publicité, ajoutent-ils, et le courage de ses convictions. » Ils invitent aussi avec lui à lutter contre les idéologies qui défendent « l’autonomie absolue des marchés et la spéculation financière ». Mais ils s’en tiennent ultimement à la responsabilité personnelle de chacun.

« Tous, concluent-ils, nous avons à faire notre part dans la construction d’une société solidaire où les intérêts particuliers ne viennent pas attenter au bien de tous et où la recherche du profit personnel ne vient pas émousser notre sens des responsabilités. »

 

Passe-droits

Faut-il, dès lors, comprendre que des entreprises et des syndicats, de grandes sociétés d’avocats ou de comptables, voire des organismes de surveillance devraient échapper à toute vraie sanction dans les affaires de corruption ? Ainsi, sous prétexte qu’ils font la fierté du Québec, des fleurons flétris s’en tireraient avec des amendes et des promesses de ne plus s’adonner à la corruption ? Des entreprises et des organisations continueraient de bénéficier des positions dominantes acquises grâce à des pratiques de corruption ?

Les évêques n’en parlent pas. Or, entend-on ces jours-ci, il faudrait « sauver des emplois » au pays, mais ignorer les entreprises honnêtes et les gens victimes d’une collusion érigée en système. Déjà une coalition d’affaires réclame d’Ottawa qu’on suspende le régime anticorruption pour les compagnies jugées coupables à ce titre, au pays ou ailleurs. De la sorte, une multinationale pourrait encore subventionner un dictateur aux dépens de la population qu’il opprime. Au Québec, un tel choeur de pleureuses, ministre en tête, réclame une même indulgence plénière !

Dans le monde de la construction, avait-on pu lire au célèbre rapport d’un enquêteur du ministère des Transports du Québec, l’Europe occidentale avait choisi parfois la voie du pardon. Pourtant, même si l’intégrité ne vient pas très haut parmi les « valeurs québécoises », un Québec laïque ne saurait bénir, au nom de la nation, le pillage des fonds publics et le saccage des institutions politiques. L’Église n’y détient plus l’autorité d’autrefois. Mais la morale n’a pas perdu pour autant sa valeur universelle.

En matière de corruption, les entreprises ont appris, le cas échéant, à exprimer des regrets et à promettre de ne plus recommencer. Mais quand il s’agit de réparer le tort qui a été commis, on se rebiffe, une muraille d’avocats attend les victimes. Ces gens ne connaissent pas la restitution du bien mal acquis ni celle des châteaux acquis avec de l’argent sale. Qui osera le leur apprendre ?

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l’Université de Montréal.

10 commentaires
  • Marc Lacroix - Abonné 2 mars 2015 06 h 54

    L'Occident en panne de valeur !

    Le constat est pénible, mais malheureusement mérité. Notre monde souffre de la lèpre de l'argent. Pour quelques dollars de plus nous vendons notre mère, transformons en esclaves des enfants, achetons des contrats à des gens, des dictateurs, des ministres pourris... et nous nous présentons comme défenseurs de la liberté.

    Quelque chose cloche. Dans notre beau monde libre, l'éthique a foutu le camp ! Il faut se regarder en face, nous tenons de beaux discours, mais sitôt le discours lu, nous sombrons dans nos habitudes de marchands du temple, de pharisiens prétentieux et de publicains véreux.

    Peut-être n'est-il pas nécessaire de retourner à une Église, telle qu'elle fut jadis, mais écoutons le pape François; son discours a le mérite de la cohérence. Pas besoin, de retourner aux valeurs catholiques des années 1800, mais relisons les Évangiles et faisons un examen de conscience !

    • Gaston Bourdages - Abonné 2 mars 2015 08 h 44

      «Le monde souffre de la lèpre de l'argent...» Comment et combien bien dit, bien décrit! Merci monsieur Lacroix. Un travail sur la corruption j'ai eu privilèges de déposer en avril 2014 à La Commission Charbonneau. Ouvrage intitulé: «POURQUOI la corruption?» et «POURQUOI la collusion?» Je m'y exprime à partir de mes propres vécues expériences dont celle d'avoir brassé des millions$$$ suite à une transaction toute légale mais combien malpropre...au sens de la moralité. Avec le «dieu» argent j'ai entretenu des liens. Une tragédie s'en est suivie. Quoi vous «dire» autre ?
      Gaston Bourdages,
      Auteur,
      http://unpublic.gastonbourdages.com

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 4 mars 2015 07 h 56

      Tant que l'«Homme» se considèrera comme un être inférieur à un autre Être, il agira en être inférieur (avec mesquinerie).

      Tant que l'«Homme» se considèrera comme sans valeur, il agira sans valeurs.

      Tant que l’«Homme» considèrera que «l’Amour», la «Bonté», le «Respect» ne fait pas parti de son ADN mais vient «d’Ailleurs», il ne les cherchera pas à l’intérieur de lui-même et se sentira toujours «inadéquat».

      Et de se sentir inadéquat mène à toutes les démesures; jusqu’à la pire qui est de considérer que l’autre en face est encore plus «inadéquat» que soi-même. Les religions avec leur combats de dieux, ne font rien pour relever le débat, ni ceux qui débattent.

      Certaines religions avancent «l’humilité» comme valeur, ce qui n’élève pas l’«Homme» très haut; d’autres sont imbues d’«orgueil»; ce qui les rend désagréables. Aucune ne rend «fier» d’être un «Homme» ! Un «Homme» qui est fier d’en être un, est fier d’en rencontrer un autre, car l’autre devient «comme lui-même»; conséquence : la «méfiance» disparait.

      On peut critiquer toutes les déviances des «Hommes» mais sa source est «la méfiance» qui le porte à l’«autoprotection maladive» qui conduit à toutes les injustices.

      Cette façon de voir ne deviendra jamais «une religion» car elle n’a pas besoin d’«Absolu».

      L’«Homme» qui considèrera les autres «Hommes» égaux à lui-même et qui leur transmettra leur «Valeur intrinsèque», s’il est compris, sera le sauveur de l’«Humanité». Et «nous», les «Hommes», pourrons enfin nous faire confiance car nous nous protègerons les uns les autres au lieu de nous combattre.

      Bonne journée.

      PL

  • François Dugal - Inscrit 2 mars 2015 08 h 35

    To Big to Jail

    Voir les grandes corporations verser des larmes de crocodiles et payer les amendes avec le fruit des rapines est totalement immoral.
    Et comme ces multinationales contrôlent la politique, il n'y a rien à faire.
    To Big to fail, to Big to jail. Le petit monde est du mauvais côté de la clôture.

  • Gaston Bourdages - Abonné 2 mars 2015 08 h 56

    De combien de pages blanches...

    ...à noircir de nos écrits aurions-nous besoins pour étaler la liste des conséquences du choix de la corruption comme voie(voix) pour en arriver à ses fins ?
    Pour cette superbe invitation à une «Réflexion pour le Québec» que vous nous lancez monsieur Leclerc, je vous remercie. J'ai eu à expérimenter prison et pénitenciers pour réfléchir sur le sujet que vous soulevez. L'argent, j'ai, un temps déifié. Il y en a eu des conséquences dont une tragique. Sur le sujet de la corruption, je puis m'exprimer. Dans un ouvrage déposé à La Commission Charbonneau, j'y décris les causes, les incitatifs, les origines, les racines et les conséquences. Ce, après m'être posé et avoir posé la question: «POURQUOI la corruption?»
    Que d'histoires au coeur de cette grangrèneuse tare sociale !
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Auteur,
    http://unpublic.gastonbourdages.com

  • Yvon Bureau - Abonné 2 mars 2015 09 h 51

    Intégrité plus que l'éthique

    L'éthique est un mot flou et élastique. Plusieurs l'adorent, même les grands organismes.

    Je préfère le mot Intégrité. C'est clair, ferme, debout. Tu es intègre ou pas. Comme être enceinte ou pas, être dans la pègre ou pas. On ne peut pas être enceinte juste un p'tit peu ! Même chose dans la pègre.

    Et si l'Église condamnait l'évasion fiscale, une fois pour toutes. Et si elle affirmait haut et fort que c'est un péché «mortel», dans le sens qu'elle a comme conséquences des blessés et des morts. L'Église pourrait bien s'auto-accusée parfois complice de ce système de faute sociale. Combien de leurs fidèles se croient avec âme blanche tout en évasionnant fiscalement?

    »Ils invitent aussi avec lui à lutter contre les idéologies qui défendent « l’autonomie absolue des marchés et la spéculation financière ». » Ils devraient condamner le capitalisme sauvage, le vouloir faire de l'argent vitement peu importe les moyens.

    À tord ou à raison, je me demande si les évêques font leur propre examen de conscience sur l'Argent et l'intégrité?

    Et si la relation saine et sainte à l'argent et aux possessions était le noeud de la guerre à la corruption ?

    Merci monsieur Leclerc.

    J'attends toujours du pape François le 1e Concile économique mondial! Vaut peu mieux attendre pour sa tenue un bon coup de balai et le passage d'un puissant aspirateur ( et inspirateur!) à la Curie !!

  • Chantale Desjardins - Abonnée 2 mars 2015 09 h 53

    Les religions à bannir

    Il faudrait que les religions se sabordent et nous laissent vivre selon la morale universelle. Quand je vois ces cardinaux vêtus de vêtements somptueux, je me demande si on pourrait donner ses tissus à des personnes éprouvées par des catastrophes. Depuis que j'ai liquidé la religion romaine, je me sens libre et bien dans ma peau. Il faudrait pas me qualifier d'athée. La corruption existe également au Vatican...hélas...