Démocratie de gare

Le moins qu’on puisse dire est que Michel Houellebecq est un romancier controversé. Je fais exprès d’imiter son style satirique en utilisant des mots en italique gras. Parce que, tout au long de Soumission, son nouveau roman en effet très controversé, il m’a fait rire à haute voix avec son humour pince-sans-rire.

Comme quand son narrateur, François, professeur de littérature, tente de renouer avec son ancienne compagne Myriam : « On continue de tutoyer ses anciennes copines, mais on remplace le baiser par la bise. » Et lorsque Myriam le quitte pour de bon : « La seule question que je me posais vraiment, c’était de savoir si Myriam allait m’écrire… qu’elle avait rencontré
quelqu’un : si elle allait employer l’expression. Elle employait l’expression. »

Ainsi, Houellebecq se moque des clichés dans le domaine des émotions — peut-être pour compenser ses difficultés dans ses contacts avec l’autre. Malgré son talent, Houellebecq est un écrivain désespéré qui manque d’amour et d’amour-propre. Du moins, il en a l’air dans ses photos.

Toutefois, je résiste aux critiques qui réduiraient Houellebecq au statut de caricaturiste rétrograde et déprimé. Il mérite mieux que ce qu’en dit Adam Gopnik, du New Yorker, qui soutient que Houellebecq « déteste » non seulement « la société de la consommation contemporaine », mais aussi « les idées et les pratiques des Lumières ».

Soumission est une satire qui décrit l’accession pacifique d’un candidat musulman à la présidence de la France et l’islamisation subséquente du système d’éducation. Cela est dû à la lâcheté et à l’égoïsme des élites politiques et d’un professorat qui craignent la montée du Front national plus que celle des Frères musulmans. Paru au moment des attentats contre Charlie Hebdo et au supermarché casher, Soumission — et Houellebecq — a été submergé par la polémique suscitée par son portrait sarcastique d’une France islamisée.

Malheureusement, cette polémique était en elle-même une caricature parce que Soumission est beaucoup plus qu’une satire sur l’islam, la France, et les moeurs sexuelles et religieuses. Comme c’était le cas dans son roman Plateforme — où l’attention consacrée au côté pornographique du récit avait occulté la brillante description de l’aliénation dans les bureaux des entreprises —, la ridiculisation de l’islam par Houellebecq peut faire oublier son analyse brutalement perspicace de la démocratie occidentale.

Un mépris très catholique

Gopnik a raison : Houellebecq n’adore pas les gauchistes soixante-huitards, mais lisez de plus près et vous découvrirez que son mépris pour les hommes politiques est très catholique. Dans Libération, François tombe sur un article plutôt positif sur le « programme » du nouveau président Ben Abbes, qui, en fait, prévoit une énorme réduction des dépenses sociales. Cela ne se heurte pas à une grande opposition. À ce propos, Houellebecq commente : « La gauche avait toujours eu cette capacité de faire accepter des réformes antisociales qui auraient été vigoureusement rejetées venant de la droite. » Noam Chomsky ne pourrait pas mieux dire : dans les années 90, l’acceptation à gauche du projet du démocrate Bill Clinton lorsqu’il a réduit les avantages sociaux accordés aux femmes pauvres, promulgué l’ALENA et dérégulé les banques, aurait fait plaisir à Ronald Reagan.

La critique plus dévastatrice porte sur un système politique corrompu dans lequel « on observait un phénomène d’alternance démocratique[entre centre gauche et centre droit]… Curieusement, les pays occidentaux étaient extrêmement fiers de ce système électif qui n’était pourtant guère plus que le partage du pouvoir entre deux gangs rivaux, ils allaient même parfois jusqu’à déclencher des guerres afin de l’imposer aux pays qui ne partageaient pas leur enthousiasme ».

Quant à la démocratie souveraine, selon Houellebecq, « le véritable agenda de l’UMP, comme celui du PS, c’est la disparition de la France, son intégration dans un ensemble fédéral européen. Ses électeurs, évidemment, n’approuvent pas cet objectif ; mais les dirigeants parviennent, depuis des années, à passer le sujet sous silence ».

Qui dirait le contraire ? En France, le mois dernier, le président socialiste Hollande a imposé des réformes libérales et pro-Europe utilisant des tactiques d’urgence pour éviter un vote à l’Assemblée nationale, où des « frondeurs » de son propre parti avaient menacé d’une révolte. Au fond, il s’agissait d’une suspension de la démocratie française comparable à celle de Nicolas Sarkozy, en 2007, lorsqu’il a signé le Traité de Lisbonne en contradiction avec la volonté d’un électorat qui avait nettement rejeté la Constitution européenne en 2005.

Tant pis. Dans la nouvelle France fantaisiste de Houellebecq, l’Union européenne ne cesse de s’élargir… jusqu’à l’Algérie, à la Tunisie et au Maroc !

Soumission montre que les élites politiques françaises craignent la montée du Front national plus que celle des Frères musulmans.

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5 commentaires
  • Michel Pasquier - Abonné 2 mars 2015 10 h 45

    Veulerie

    Avec ce livre Michel Houellebecq révèle tout simplement la veulerie de ceux, qu'en France, ils s'obstinent à appeler «les élites». Il est d’ailleurs intéressant de constater le nombre de commentaires qui s’attardent plus sur l’allure du personnage, sur les intentions qu’on lui prête, plutôt que sur la substance de son livre. Serait-ce que l’image qu’il renvoie d’une certaine société est intolérable à ceux qui se reconnaissent? Et puis combien de ces opinons sont basées sur une lecture de cet ouvrage plutôt que sur les récits de commentateurs patentés qui prétendent nous dire ce qu’il faut en penser?
    Si l’asservissement, la soumission n’est pas une fatalité encore faut il avoir la lucidité et le courage pour affronter ceux qui prétendent nous culpabiliser parce que nous n’acceptons pas les mœurs qui n’ont rien à voir avec nos valeurs, en France, dans d’autres pays et ici d’ailleurs. Un accommodement raisonnable c’est un immigrant qui accepte de vivre selon les règles de la société qui l’accueille, et non l’inverse.
    On pourra méditer l‘ironie de la situation : dans son livre écrit en 2014 Michel Houellebecq a imaginé un parti musulman prenant le pouvoir en France, l’Union des démocrates musulmans de France a l’intention de présenter des candidats aux élections municipales de 2015.

  • Jacques Gagnon - Inscrit 2 mars 2015 12 h 50

    Nuance

    Vous savez sans doute que la gauche française et la gauche démocrate américaine n'ont à peu près rien en commun. Je crois que les américains sont fort sur le patriotisme qui est le tronc commun pas mal large des Démocrates et des Républicains.

  • Jean-Serge Baribeau - Abonné 2 mars 2015 15 h 44

    Gauche, droite, gauche, droite, droite...

    En fait, dans les sociétés occidentales prétendument démocratiques, il n’y a plus beaucoup de gauche, au singulier, ou de gauches, au pluriel.

    Lorsqu’il y a une gauche ou des gauches, les braves représentants de ces mouvements passent leur temps à se quereller entre eux. Ils oublient d’élaborer des programmes sociaux qui diminueraient les inégalités et permettraient aux populations de respirer et de vivre mieux.

    Les droites sont souvent ravies de voir la gauche ou les gauches prendre le pouvoir. Elles savent très bien que ces «gauchistes gauchers» vont instaurer des mesures régressives qu’elles n’oseraient jamais mettre en place.

    J’aime bien ces propos de Coluche : « "La droite vend des promesses et ne les tient pas, la gauche vend de l'espoir et le brise." (Michel Colucci, dit Coluche - 1944-1986)

    Il y a aussi l’indispensable Noam Chomsky : «Lorsque le militantisme diminue, la classe des gardiens de l'ordre établi, qui ne faiblissent jamais dans leur tâche, reprend le pouvoir. Pendant que les intellectuels de gauche discutent entre eux en termes compliqués, on enterre des vérités qui avaient été autrefois comprises, l'Histoire est transformée en instrument du pouvoir et on prépare le terrain pour les entreprises à venir.» (L'An 501, la conquête continue)

    L’espoir, actuellement, est ténu.

    Hélas, mille fois hélas…

    Jean-Serge Baribeau, sociologue des médias

  • Gilles Théberge - Abonné 2 mars 2015 17 h 39

    Ça me fait penser à Churchill

    Churchill qui avait dit à Chamberlain revenant de Berlin «vous avez choisi le déshonneur pour éviter la guerre, et vous avez maintenant et le déshonneur et la guerre».

    Les «bobo» français ont peur du Front National et de compromis en compromission ils laissent l'islamisme militant leur dicter petit à petit comment ils vont vivre demain. En ce sens Houellebecq est peut-être prophète.

    Mais à la fin rien ne dit qu'ils n'auront pas le Front National, et qui sait, une guerre civile. Quand on navigue le moindrement sur les sites français, on se rend bien compte que le ton ne cesse de monter.

    Et à peu de choses près, ici aussi nos «élites» sont pratiquement rendues écrapouties sous le «prélart» à force circonvolutions, de rationalisation et de raisonnements abscons, pour ne surtout pas faire de la peine aux multiculturalistes, qui de leur côté sont en train de nous préparer la même atmosphère sociale que l'on observe en France présentement.

    C'est désespérant!

  • Jean-Serge Baribeau - Abonné 3 mars 2015 08 h 32

    Qui a gagné la lutte des classe ?

    Monsieur MacArthur est-il d'accord avec Warren Buffet qui dit que c'est sa classe sociale (richissimes et multimilliardaires) qui a gagné le combat contre les classes populaires et prolétariennes ?

    Le triomphe des "maîtres du monde" ???

    Jean-Serge Baribeau, sociologue des médias et écrivain public