Le cri de la liberté

Et si la grande menace sur le présent était finalement là : reste-t-on réellement libre dans un univers social où les communications personnelles sont désormais enregistrées, archivées, analysées en temps réel et offertes à une surveillance possible et passive par des instances gouvernementales ? Avec la complicité de multinationales qui nous permettent aujourd’hui de communiquer ?

La liberté de s’exprimer, de créer, de douter, de contester, est-elle en train de disparaître dans ces univers numériques dont l’émergence, paradoxalement, a été nourrie par cette grande idée du partage et de l’expression sans contrainte ? Bref, les hommes — et les femmes par la même occasion — sont-ils en train, au nom de la sécurité, mais également de la facilité, d’abandonner ce droit fondamental à exister et à parler sans contrainte, pour eux et les générations qui vont suivre ?

Dans un présent obsédé par la sécurité et l’hyperconnectivité, deux composantes devenant explosives lorsqu’on les mélange, la question mérite sérieusement d’être posée, et pas seulement par les défenseurs des libertés civiles, comme vient de le faire l’Internet Society.

Dans un mémoire déposé, il y a quelques jours, devant le Rapporteur spécial sur la promotion et la protection du droit à la liberté d’opinion et d’expression du Haut-Commissariat aux droits de l’homme, ce groupe d’experts internationaux, qui réfléchit et fait réfléchir sur les composantes techniques et les cadres politiques autour de ce vaste réseau, estime que les droits fondamentaux à la vie privée et à la libre expression ne peuvent être exercés dans un environnement ne garantissant ni l’anonymat ni le caractère éphémère et l’absence d’enregistrement, sous quelque forme que ce soit, des échanges privés entre les individus. Joli problème dans un monde qui érige en norme la quantification de son présent.

Une évidence

Quand on décolle son nez d’un mur, pour y penser un peu, le lien de causalité relève d’une évidence. Évidence qui, sous l’effet des discours attisant la peur comme ceux nourrissant ce culte aveugle de la modernité, semble doucement et étrangement être oubliée.

Et pourtant, l’Internet Society le dit. Et elle n’est pas la seule. Communiquer dans un espace surveillé, communiquer en sachant que l’on est enregistré et que ces enregistrements persistent désormais dans le temps, est de loin la meilleure façon de tuer la spontanéité, d’encourager l’autocensure, de contraindre les comportements dans des cadres moraux de plus en plus étroits, bref, d’ôter aux individus cette liberté d’être eux-mêmes, avec les conséquences néfastes et parfois même nauséabondes que cela peut donner.

Il y a un peu plus d’an, plus de 500 écrivains — dont quelques Prix Nobel comme Günter Grass et J. M. Coetzee —, dans 80 pays, se sont d’ailleurs insurgés collectivement contre ce nouveau cadre social favorisant la normalisation, l’homogénéisation de la pensée humaine, en aliénant les individus à une nouvelle forme de pouvoir, plutôt que de les en libérer.

Le « pilier fondamental de la démocratie est l’intégrité inviolable de l’individu », disaient-ils alors à l’époque. Visiblement, ils n’ont pas beaucoup été entendus. Or, ajoutaient-ils, « une personne placée sous surveillance n’est plus libre, disent-ils, une société sous surveillance n’est plus une démocratie. Pour rester valides, nos droits démocratiques doivent s’appliquer aussi bien dans le monde virtuel que dans le monde réel ».

Des pistes

Pour éviter la consolidation d’une communication du paraître, plutôt que celle de l’être, pour combattre ces dérives franchement liberticides et surtout s’assurer que les échanges privés le restent et que l’information sur les lieux numériques fréquentés, sur les prises de position, sur l’expression de doute ou de revendication demeure dans ce cadre privé, personnel, qui les a fait naître, l’Internet Society arrive d’ailleurs avec plusieurs pistes de solution : elle demande que les outils numériques de communication soient cryptés par défaut — pour des messages lisibles uniquement par ceux et celles qui les partagent. Personne d’autre.

Elle réclame également la constitution d’un Internet où les échanges pourraient avoir le caractère éphémère qu’ils ont ailleurs dans l’existence humaine : dans un parc, autour d’un verre, au téléphone même où l’enregistrement de la conversation relève de l’exception plutôt que de la norme. Imaginez : sur les réseaux sociaux, des messages qui s’effacent tout de suite après avoir été lus. Idem pour les photos. Toutes et pas juste les compromettantes.

De bien belles idées, en somme, qui méritent, elles, de laisser un peu plus de traces…

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2 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 2 mars 2015 08 h 25

    «Reste-t-on réellement libre...?»

    Combien pertinents vos propos monsieur Deglise ! C'est presque tout le concept de la liberté que vous y invitez. Je crois à la liberté. Pour aujourd'hui (demain...je verrai) je crois que l'Homme est libre et...responsable de la ou des façons qu'il assume sa liberté. Prendre en charge la gestion de sa propre liberté comporte son lot de risques. Je m'arrête ici...je vais «m'épivarder»
    Gaston Bourdages,
    Auteur d'un ouvrage titré: «J'ai mal à ma liberté...»
    http://unpublic.gastonbourdages.com

  • Clermont Domingue - Abonné 2 mars 2015 09 h 02

    Réussite des terroristes.

    En nous faisant peur, ils nous ont forcés à sacrifier la liberté pour la sécurité.Quand j'écris un commentaire, je me censure.Cette soumission imposée est probablement malsaine parce qu'elle cache la vérité...