«So Long, Farewell!»

Julie Andrews, qui a bien profité de son triomphe, pose fièrement devant l’affiche du film.
Photo: Alberto Rodriguez Agence France-Presse Julie Andrews, qui a bien profité de son triomphe, pose fièrement devant l’affiche du film.

Aux Oscar, dimanche dernier, rare moment d’émotion : cette apparition de Julie Andrews devant Lady Gaga sur la scène du Dolby Theater… La blonde excentrique, en tulle et en voix, venait d’interpréter un pot-pourri de chansons tirées de The Sound of Music de Robert Wise, que l’actrice britannique immortalisa jadis. Sur ce, bon cinquantième à la plus célèbre comédie musicale du cinéma ! Depuis le temps que les chansons de Rodgers et Hammerstein inoculent des vers d’oreille à tout l’Occident, l’Academy n’allait pas manquer ça.

Nous non plus, ni personne. Car dès le 10 mars, sur tous les présentoirs, un coffret hommage de la Twentieth Century Fox en cinq DVD ou Blu-ray offrira une version restaurée de cette Mélodie du bonheur avec 13 heures de contenu inédit. Sur plusieurs grands écrans de la mi-avril, Julie Andrews entonnera My Favorite Things comme aux plus beaux jours. Et ça continue.

Les aficionados pourront même suivre Elisabeth Von Trapp, petite-fille de Maria et du baron, pour un tour guidé des sites du film à Salzbourg en Autriche cet été, avec immense spectacle choral prévu là-bas le 26 juin. Ajoutez au menu divers un festival à Hollywood, maintes publications, une croisière thématique, etc. Bref, le grand tralala digne d’un jubilé royal.

Rien de plus amusant que de lorgner les dessous d’un immense succès populaire, surtout à l’heure où s’astiquent clairons et trompettes pour l’honorer.

L’histoire romancée de la famille von Trapp avait tout pour plaire, remarquez : un conte de fées sur fond de résistance héroïque au nazisme, d’adorables enfants, des paysages alpins grandioses, des jolies voix, l’amour salvateur, un destin familial rocambolesque, n’en jetez plus.

Pour tout dire, le film, à sa sortie en 1965, ne rêvait point au statut d’immortel. La papesse de la critique américaine, Pauline Kael, fut renvoyée, dit la légende, du magazine McCall’s à la suite de son papier virulent où elle décrivait ladite comédie musicale comme « un mensonge enrobé de sucre que le public semble disposé à avaler ». Dur verdict !

Christopher Plummer, au visage encadré à 34 ans de précoces tempes grises, avait hérité à contrecoeur du rôle de ce baron autrichien qui rameutait ses sept enfants à coups de sifflet devant une gouvernante arrachée du couvent. À ses yeux, le film était gluant de bonnes intentions. Il le snobait de haut en bas. Comédien respecté, interprète de Shakespeare et de Rostand, Plummer souhaitait que cette comédie musicale s’efface dans le brouillard des films du mois. D’autant plus que le New York Times avait qualifié sa prestation d’affreuse. Oui, mais voilà…

Acclamé par le public à travers le monde, coiffé de cinq Oscar, dont celui du meilleur film, et de deux Golden Globes, resservi à la télé au cours du temps des Fêtes jusqu’à plus soif, The Sound of Music n’a pas fini de le narguer. Là où Julie Andrews sut surfer sur ce triomphe, son ancien partenaire n’a pas digéré son dépit.

Un cinéaste ayant dirigé Plummer racontait l’avoir vu exiger par contrat le mutisme sur The Sound of Music, tant ça l’exaspérait qu’à sa vue, acteurs et techniciens entonnent Edelweiss d’un air inspiré.

L’envers du décor

Pour tout dire, La mélodie du bonheur aura fait grincer autant de dents chez sa garde rapprochée qu’il aura semé la joie au sein du grand public et versé la manne sur l’Office touristique de Salzbourg.

Rappelons que la comédie musicale avait été adaptée des récits autobiographiques de Maria Augusta Von Trapp, après deux films allemands sur le sujet et une pièce à Broadway. La famille Trapp, illustre chorale, s’était échappée d’Autriche lors d’une tournée, par voie ferroviaire vers l’Italie, et non en escaladant les Alpes enneigées, comme dans le film. Le clan chantant devait prendre racine finalement à Stowe dans le Vermont, où leur auberge centre de ski demeure une attraction.

Mais si le succès de The Sound of Music fit affluer du monde à leur auberge, le film lui-même les embêtait royalement. Fort instructif, signalons-le, si vous passez par Stowe, le circuit des Von Trapp sur leur histoire et sur le film. Une vraie déchirure de voile rose pour pénétrer l’envers du décor.

Frustration numéro un : la baronne avait vendu étourdiment ses droits d’auteur pour 9000 $ et le regretta ferme quand la production récolta le pactole. Beaucoup plus tard, les compositeurs acceptèrent par courtoisie de lui verser 1 % de leurs droits. C’était bien peu.

D’où l’amertume.

Ses enfants grognaient aussi. Car si leurs clients leur chantaient Do-Re-Mi, plus personne ne s’intéressait aux chants folkloriques et classiques en plusieurs langues qui avaient fait la gloire de leur chorale. Leur beau répertoire — les albums sont vendus à l’auberge, ça vaut le coup — sombra dans l’oubli.

Bien que les noms des enfants aient été changés, tous gardèrent de leur vivant l’impression que leur vie leur avait été dérobée par un film en grande partie fictif. Longtemps, les enfants refusèrent de voir The Sound of Music et, une fois assis devant, le jugèrent larmoyant avec le personnage de leur père beaucoup trop dur. Entre eux, ils évitaient le sujet. Douloureux !

Cette famille, qui avait traversé de graves frictions internes, lors de ses tournées de chant menées par la baronne Maria d’une main tyrannique, puis face à la vocation de l’auberge, se sentait pour la postérité, otage d’un feel good movie. Qui dit mieux ? Qui dit pire ?

Allez ! On garde une pensée pour eux en chantant Edelweiss sous sa douche. Les mythes méritent bien d’être un peu bousculés, et la vraie histoire de trouver sa petite place parmi les flonflons d’un jubilé rose bonbon.

2 commentaires
  • Hélène Paulette - Abonnée 28 février 2015 17 h 05

    Un très beau répertoire en effet....

    Dommage qu'il soit méconnu car à mes yeux de beaucoup supérieur aux bluettes de Roger/Hammerstein... Jeune fille j'ai fait partie d'une chorale qui reprenait les chansons de la famille Trapp. Invitées par Maurice Dubois a participer à une émission de variété sur la célèbre famille, nous étions perplexes devant ce DoRéMi qu'on nous fit interpréter...

  • Yvon Bureau - Abonné 1 mars 2015 14 h 50

    Reste que,

    à 20 ans, ce film m'a tellement plu ... Je l'ai vu et revu.

    Merci Odile pour cet écrit fort inté.