La poésie est-elle en péril?

Robert Melançon consacre une suite d’essais à l’œuvre de Saint-Denys Garneau (notre photo) et interroge aussi la poésie contemporaine.
Photo: Musée des beaux-arts de Sherbrooke Robert Melançon consacre une suite d’essais à l’œuvre de Saint-Denys Garneau (notre photo) et interroge aussi la poésie contemporaine.

L’art poétique est-il en voie de disparition ? Poète, traducteur et professeur retraité de l’Université de Montréal, Robert Melançon le craint. « La poésie, écrit-il dans Pour une poésie impure, n’a plus d’existence publique. » Les recueils publiés ne manquent pas, mais les lecteurs sont absents. « La poésie, constate donc Melançon, est aujourd’hui un art en crise, précaire et menacé. » À qui la faute ?

Grincheux, l’essayiste attribue cette désaffection du public à l’égard de la poésie aux poètes contemporains eux-mêmes. Obsédés par l’idée « de tout réinventer, de produire à tout coup de l’inconnu, de l’inouï, du jamais lu et d’introduire à cette fin de nouvelles ruptures, en apparence plus radicales et décisives », ces poètes, conformistes de la « subversion » feraient fuir les lecteurs.

Le jugement est sévère et injuste. Bien sûr, les mauvais recueils, « dépourvu[s] de la moindre séduction », sont légion, mais on peut en dire autant des romans et essais insignifiants. Bien sûr, les lecteurs de poésie sont rares, mais s’agit-il vraiment d’une nouvelle réalité ? Tout le propos de Melançon, d’ailleurs, dans cet essai, consiste à illustrer que la poésie « ne se donne qu’à ceux qui l’attendent, l’appellent, l’accueillent, en un mot, travaillent », que, dans notre « monde voué aux tâches et à l’utile », la poésie, qui ne sert à rien, ne peut trouver sa place, et qu’il est inévitable que la plupart « la redoutent parce qu’elle nous rend à notre liberté native, à l’émerveillement et à l’effroi de vivre », une expérience irrecevable pour des gens « occupés ».

François Vigneault, Yves Boisvert et Normand de Bellefeuille, pour n’en nommer que quelques-uns que Melançon ne mentionne pas, sont-ils des poètes insignifiants ? Le fait qu’ils n’attirent pas des masses de lecteurs ne nous dit rien de la qualité de leurs oeuvres. Comme l’écrivait Melançon dans Qu’est-ce qu’un classique québécois ? (Fides et PUM, 2004), « il ne faut pas confondre valeur intrinsèque et valeur de reconnaissance : une once d’or, c’est toujours de l’or quel que soit son cours ».

Air du temps

Le professeur, d’ailleurs, déplore justement « le silence assourdissant » réservé aux poèmes de Robert Marteau et « l’indifférence la plus complète » suscitée par les oeuvres d’André Duhaime, deux poètes qu’il vénère. Dans ces conditions, on peut donc conclure que, si la poésie est en danger, la faute en revient moins aux poètes eux-mêmes qu’à un air du temps qui ne sait plus accueillir la poésie.

Ce même air du temps risque d’affecter aussi la réception d’un recueil d’essais comme celui de Melançon. Défenseur d’une conception très exigeante de la poésie, « une force obscure, qui soulève au-delà de lui-même celui qu’elle traverse », une expérience qui « bouleverse la vie intérieure de son lecteur », une « affaire de pensée », l’essayiste, dans une prose libre et souveraine, vole haut, en abordant des oeuvres qui ne font pas recette auprès des lecteurs actuels.

Fidèle à l’esprit de la prestigieuse collection « Papiers collés » dans laquelle il est publié, ce recueil d’essais littéraires est l’oeuvre d’un fin lecteur, qui réfléchit sans appareil théorique lourd et sans jargon. La pensée, ici, comme la prose qui la fait naître et la porte, est fluide, affranchie, intempestive et dense.

Dans une suite d’essais consacrés à l’oeuvre de Saint-Denys Garneau, Melançon évoque l’« imprévisibilité radicale » et l’étrangeté des textes du poète. Il attaque surtout l’essayiste Jean Le Moyne, ami de Saint-Denys Garneau, qui, dans un texte célèbre, faisait de ce dernier la victime de l’aliénation canadienne-française, caractérisée par « la peur de la vie ». Il conviendrait plutôt, suggère Melançon, de « prendre au sérieux [la] dimension spirituelle » de l’oeuvre, « la possibilité d’une expérience religieuse authentique ». Garneau, ajoute-t-il, n’est pas un cas pathologique ; c’est un écrivain au sens fort du terme.

Art poétique

Maître de la formule ramassée à même de résumer l’esprit d’une oeuvre, Melançon consacre de très beaux essais à quelques autres poètes québécois contemporains. De l’oeuvre de Jacques Brault, il écrit qu’on la « reconnaît immédiatement à un ton un peu étouffé, fait de pudeur et de réserve, à un refus […] de l’oraculaire, de l’emphatique, de l’ostensiblement énigmatique ». La poésie de Michel Beaulieu, qui fait de l’anecdote « une épreuve de vérité », qui avance par « saccades » saisissantes pour évoquer « nos existences décousues », trouve en Melançon un interprète inspiré.

Au sujet du premier recueil de Pierre Nepveu, Voies rapides (HMH, 1971), l’essayiste note qu’il est habité par une conception de la modernité qui n’implique « pas tant une rupture avec les traditions poétiques qu’un dialogue renouvelé avec elles, et leur assimilation », une formule qui en dit beaucoup sur l’art poétique de Melançon lui-même.

Les oeuvres d’Étienne Jodelle, de Giacomo Leopardi, d’Emily Dickinson, d’A. M. Klein, de Jacques Réda et de Paul-Marie Lapointe sont aussi à l’honneur dans ce robuste mais subtil recueil d’essais, qui plaide pour une poésie impure, c’est-à-dire « qui ne cherche pas à se séparer des autres usages de la langue », qui ne refuse ni la description, ni le récit, ni la pensée, et qui saisit le lecteur, en lui faisant subir l’épreuve de ce qu’il y a de « nécessaire », pour reprendre le mot de Saint-Denys Garneau. Combien de volontaires ?

Un poème peut se faire méditation, inventaire, lettre, gémissement, cri de joie, babillage, raisonnement, éloge, vitupération, journal intime, éditorial

Pour une poésie impure

Robert Melançon, Boréal, Montréal, 2015, 206 pages

3 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 28 février 2015 06 h 12

    L'inacceptable

    La poésie, comme toute forme d'art, est le reflet du phénomène humain, de la société en général.

    Alors admettons que la conclusion amenée ici par M. Melançon que "la poésie est en danger à cause de l'air du temps" soit le reflet de la cause que certains attribueraient à la faiblesse du syndicalisme: Le syndicalisme serait en danger (moins de 15% de participants aux assemblées), par la faute moins des militants et de leurs leaders qu'à un air du temps qui décourage le militantisme.

    Cette explication rapide aux déboires de la poésie et du syndicalisme serait-elle celle de l'abandon de la conscience, de l'adoption du laisser-faire et de l'acceptation de l'inacceptable?

  • Andrée Ferretti - Abonnée 28 février 2015 07 h 17

    Les femmes poètes sont-elles aussi absentes dans l'essai que dans votre compte-rendu critique? Se pourrait-il que ce savant analyste ne connaisse pas nos Marie Ugay, Anne Hébert, France Théoret, Hélène Monette, Madeleine Gagnon et tutte quante?

  • Lucien Cimon - Abonné 28 février 2015 10 h 55

    De quel péril parle-t-on?

    La poésie est plus partout que jamais depuis au moins trente ans et probablement plus libre.
    Elle préfère la scène et le micro des petites salles ou les médias sociaux et les places publiques à celle des recueils qui sont devenus la chasse-gardée des auteurs que la censure d'une certaine intelligentsia littéraire autorise à parler.
    La poésie, cette «inutilité d'absolue nécessité» est vivante et abondante et elle échappe encore, heureusement, aux critères de rentabilité qui nous empoisonnent la vie.