Des bordeaux, bis

Une anecdote, avant d’aller plus loin et de vous parler des vins de la maison Jean-Pierre Moueix à Bordeaux. J’avais confié à un bon samaritain, il y a un an ou deux de cela, avec un léger trémolo dans la voix, le cambriolage pur et simple de ma cave à vins.

Petit viol mais chagrin abyssal, l’impression surtout d’avoir fait faux bond à tous ces vignerons qui, au fil des décennies, m’avaient enrichi de leurs bébés chéris et que ma cave berçait depuis sous ce silence si sonore des araignées appliquées à tisser jusqu’à plus soif ces fils du temps qui passe.

Ce bon samaritain me conviait récemment à sa table, au moment même où paraissait la dernière chronique traitant ici même de l’évolution du vin en cave. Synchronicité.

Au menu, côte à l’os exquise et, bien sûr, verre de vin rouge. Au premier nez, derrière une robe encore profonde mais avec un début d’évolution, un registre aromatique tertiaire aussi détaillé qu’il laissait encore place à un fruité qui avait toujours des fourmis dans les jambes. Une façon de parler, bien sûr.

Une harmonie intime

Une harmonie si intime, en somme, entre les nuances de cèdre, de cuir fin, de graphite, d’épices, et un « coeur » fruité pulsant royalement sous le couvert d’une texture veloutée et homogène, que le vin en question procurait l’impression de donner la chair de poule au cerveau au grand complet. Une façon de rêver, bien sûr. Pas de doute : j’étais nez à nez avec un grand vin !

Où étais-je ? À coup sûr, Rive Gauche, tout juste au nord de Bordeaux. Je déclinai : Pauillac, Saint-Julien, Margaux… fusion de l’aspect havane-cèdre du premier, du grain fin de texture du second et du registre floral du dernier. Il n’y avait qu’un grand vin de Bordeaux à point pour parvenir à cela ! Millésime ? 1988, non, trop austère ; 1995 ou 1996, non, trop linéaire. Je me prononçai : 1990 ! Oui, cet équilibre quintessentiel des vins du millésime 90.

Restait le cru. Pichon-Comtesse, Léoville Barton ou Las Cases, peut-être, mais… non. Margaux, Château Margaux ! Si la nature d’un samaritain est d’être bon, mon hôte, lui, résumait à lui seul toute la bonté du monde. Cette bouteille volée au temps qui passe remplaçait aujourd’hui ces trois autres flacons 1990 jadis envolés, sans doute éclusés illico dans des verres moutarde sur une pointe de pizza double pepperoni par quelques minables marauds. Quel gâchis.

Dégusté sur fût au château en 1991, en compagnie du nouveau régisseur d’alors, un certain Paul Pontallier, je bouclais ce soir-là près de 25 ans d’histoire d’un cru qui se bonifiait encore au fil des ans et qui me faisait un clin d’oeil amical, l’air de dire qu’il n’est de regrets que ceux qui voilent nos souvenirs tout en coupant court aux vertus du hasard, même s’il se pointe sur le tard. Comme quoi la vie est bien faite !

Façon Moueix

Autre bon samaritain, celui-là, Laurent Navarre, directeur général des Établissements Jean-Pierre Moueix à Libourne, était de passage la semaine dernière avec son baluchon de beaux vins de la Rive Droite sur l’épaule, une 16e apparition qui, au fil des ans, témoigne encore et toujours de ce goût sincère de partager avec la presse du vin le fruit des plus récents millésimes.

(Sans verser dans l’infopublicité, je dois souligner que la dégustation avait lieu à la brasserie parisienne Le Pois Penché à Montréal, dont la nouvelle carte des vins — surtout du côté des champagnes — est non seulement des plus qualitatives mais aussi des plus soumises à des prix encore jamais vus en restauration. Avis aux amateurs !)

Activité de négoce mais aussi propriétaire terrien du côté de Pomerol, la maison demeure, comme chacun le sait déjà, l’antithèse du gros rouge qui tache et tâche d’abrutir le palais. Le millésime, quel qu’il soit, y est exploité pour le meilleur, sans maquillage ni lifting, tout en prenant soin de ne pas lui inventer des qualités qu’il n’a pas. La sobriété y est de mise, avec cette impression dégagée du travail bien fait, toujours admirablement calibré.

Sur le 2012, Laurent dira que « si les vignerons n’étaient pas préparés intellectuellement, il demeure qu’il y a, dans ce 2012, de bonnes, voire de très bonnes surprises, malgré un printemps hétérogène qui en a déboussolé plus d’un ». Les 2013 (volumes en berne pour des vins étroits avec, parfois, des déficits de maturité) et 2014 (sauvé par une remarquable arrière-saison) suivront dans la foulée.

On a évidemment beau posséder une batterie de terroirs exceptionnels, encore faut-il les « signer » avec respect. Si le Bordeaux Merlot 2010 (18,10 $ – 369405 – (5)★★1/2) est le fruit d’achat de raisins provenant de la rive droite de la Dordogne et constitue une valeur sûre, millésime après millésime, le Pomerol 2011 (33,25 $ – 739623), lui, est le résultat d’un assemblage de cuvées issues de propriétés dont Pétrus, Trotanoy, Lagrange et compagnie. Depuis son arrivée en tablettes, ce pomerol respire bien, avec ce fruité lisse, cette finale légèrement resserrée sur le minéral. Classique. (5+)★★★ ©

Avec les châteaux Chantalouette 2009, Pomerol (48 $ – 12127279) et Lafleur-Gazin 2012, Pomerol (49 $), l’amateur se retrouve devant une véritable affaire. Tanins juteux, riches, mûrs et substantiels pour le premier (5+)★★★1/2 et ensemble aérien, gracieux, déjà velouté pour le second. On se gâte ici ! (5+)★★★1/2. La suite joue de subtilités, de nuances fines, dans un millésime qui s’ouvre déjà avec beauté et qui se sera de moyenne garde. À noter qu’ils font tous partie d’un récent Courrier Vinicole. Les voici :

Château Gazin 2012, Pomerol (90 $) : robe soutenue et musculature fine, avec une sève fruitée très fraîche bien à l’aise dans son écrin boisé. La classe. (5+)★★★★ ©

Château Latour à Pomerol 2012, Pomerol (99 $) : il y a un côté plus « sombre », plus « froid » ici, doublé d’une épaisseur fruitée qui ne le prive cependant pas de détail, d’allonge. Attendre. (10+)★★★1/2 ©

Château Providence 2012, Pomerol (105 $) : formidable palette épicée dotée de beaucoup d’éclat, de vivacité, avec un léger creux de bouche pour le moment, mais racé en finale. (5+)★★★1/2

Château Certan de May 2012, Pomerol (119 $) : la touche herbacée et anisée des cabernets souligne ici la rondeur des merlots, sur fond de tanins fins, parfumés, civilisés, longs. (5+)★★★1/2

Château Hosanna 2012, Pomerol (155 $) : toujours enthousiasmant, ce vin, saisissant par son panache, son fruité magnifique inscrit sur une bouche fournie mais élégante, très distinguée. Comment résister ? (10+)★★★★

Château La Fleur-Pétrus 2012, Pomerol (169 $) : toujours cette pointe de mystère, ce détail de texture, cette évolution ascendante, glorieuse en finale… (5+)★★★★

Château Trotanoy 2012, Pomerol (195 $) : ce Trotanoy rafle une fois de plus les honneurs ! Superbe architecture, avec cette fusion si particulière du fruité, du boisé et de la trame graphite minérale du terroir. Grand seigneur. (10+)★★★★ ©

Château Bélair-Monange 2012, St-Émilion Grand Cru Classé B (139 $) : séduction, séduction et encore séduction… L’équipe Moueix tire les ficelles de son nouveau bébé en rehaussant encore d’un cran cette sensibilité liée au magnifique terroir local. Un cru dorénavant à surveiller de (très) près ! (5+)★★★★

Jean Aubry est l’auteur du Guide Aubry 2015. Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.