Derrière le paravent

Selon le président du Collège des médecins, Charles Bernard, le peu d’information disponible suppose un véritable « acte de foi » dans la réforme du système de santé qu’entend imposer le ministre Gaétan Barrette.

Il est bien possible que la population, qui désespère d’avoir accès à un médecin de famille, soit disposée à lui signer un chèque en blanc, comme le laisse croire l’appui que lui ont donné les représentants des usagers, mais on ne peut certainement pas exiger la même confiance aveugle des députés qui étudient présentement le projet de loi 20 visant à imposer des quotas aux médecins.

Il est vrai que la publication de la réglementation est généralement postérieure à l’adoption d’un projet de loi, mais il est rare d’en voir un qui correspond aussi bien à la définition d’une coquille vide. Accepter l’imposition de quotas sans savoir comment ceux-ci se traduiraient dans la réalité de la pratique médicale serait franchement irresponsable.

Sans connaître la grille d’équilibrage qui permettra de faire la distinction entre les cas plus lourds et ceux qui exigent moins de temps, il est impossible de savoir si les quotas entraîneraient ou non une baisse de la qualité des services offerts. Malgré toutes les assurances que pourra donner M. Barrette, il s’est montré trop cachottier lors du débat sur le projet de loi 10, qui concernait les structures du réseau, pour qu’on les prenne pour argent comptant.

 

À l’époque où il présidait la Fédération des médecins spécialistes, M. Barrette n’avait pas son pareil pour multiplier les sophismes et les demi-vérités qui finissaient par confondre le commun des mortels et sans doute de nombreux parlementaires. La méthode a indéniablement montré son efficacité, mais elle ne transforme pas un mensonge en vérité pour autant.

Toute l’argumentation du ministre dans le débat sur les quotas repose sur la présomption que les médecins de famille québécois travaillent sensiblement moins que leurs confrères du reste du Canada. Pire encore, répète-t-il ad nauseam, plus l’État investit dans le réseau de la santé et dans la rémunération des médecins, moins les contribuables reçoivent de services.

À plusieurs reprises depuis décembre dernier, on a qualifié de « malhonnêtes » les affirmations de M. Barrette que 60 % des médecins de famille travaillent moins de 175 jours par année, pour une moyenne de 117 jours. En préférant se la couler douce, alors que la classe moyenne s’échine pour joindre les deux bouts, ils manqueraient à leur devoir envers une société qui a beaucoup investi dans leur formation.

Mardi, en commission parlementaire, c’était cependant la première fois qu’il se retrouvait publiquement face à un interlocuteur en mesure de lui tenir tête, comme l’a fait le président de l’Association des jeunes médecins du Québec, François-Pierre Gladu, qui a fait la démonstration très convaincante qu’un calcul plus honnête arriverait plutôt à une moyenne de 247 jours. Qui dit vrai ?

 

Un tel écart ne peut pas être balayé du revers de la main, comme l’a fait M. Barrette sous prétexte que M. Gladu n’avait pas accès aux mêmes chiffres que lui et qu’il serait trop long de démêler tout cela. Si, de son propre aveu, il tripotait allègrement les sondages quand il était président de la FMSQ, pourquoi ferait-il soudainement preuve de rigueur simplement parce qu’il est maintenant ministre ?

La commission parlementaire qui étudie le projet de loi 20 devrait tirer cela au clair. Si les chiffres du ministre ne reflètent pas la réalité, cela signifie que les mesures proposées ne régleront pas les problèmes bien réels que connaît le système de santé et qu’elles pourraient même les aggraver.

Les propos tenus aussi bien par M. Barrette que par le premier ministre laissent toutefois penser que la commission parlementaire est simplement le paravent derrière lequel se déroulent de discrètes négociations entre le gouvernement et les médecins pour en arriver à une entente qui permettrait d’éviter un affrontement en règle sur les quotas. Dans cette perspective, le projet de loi 20 serait le bâton permettant de stimuler la bonne volonté des médecins.

« Est-ce que c’est nécessaire de légiférer ? On verra. On va voir la commission parlementaire. On se donne rendez-vous dans quelques semaines là-dessus », a déclaré M. Couillard, qui serait manifestement disposé à se contenter d’« engagements clairs, précis, mesurables » de la part des médecins, ce qui rendrait inutile le recours à des mesures punitives.

Si des pourparlers sont en cours, on comprend mieux pourquoi M. Barrette ne veut pas rendre publique maintenant la réglementation sur les quotas. Cela pourrait également expliquer pourquoi la Fédération des omnipraticiens a préféré reporter sa comparution devant la commission parlementaire.

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16 commentaires
  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 26 février 2015 04 h 44

    Mieux vaut aller au Moulin qu'au Médecin...

    M.David, vous exposez point par point ma pensée sur le Projet de loi 20 et son géniteur. "Ce que l'on conçoit Bien s'énonce clairement, les mots pour le dire viennent aisément"...Vus les propos qu'il a ânoné aux Jounalistes, j'ai la Furieuse Impression qu'il conçoit lui-même Bien Mal comment s'opérera son Nébuleux Projet "Révolutionnaire".

    Il est Risble d'estimer qu'une hausse de leur quota aura pour effet de fournir à chacun cet Indispensable Médecin de Famille. Qui sont les Représentants des Usagers, au juste? Je ne me sens pas représentée!

    Pourquoi faire Capoter tout le Monde avec l'Impérativité d'être muni d'un Médecin de Famille? À la radio, une dame se plaignait de ne pas avoir vu de Médecin depuis 20 ans et bla bla...Et je me disais:" nom d'une pipe! Quelle Veinarde!" À ma 1ere hopitalisation, on m'a dégoté un Dr. le jour même. Mes proches ayant travèrsé les Affres du Cancer se sont vu attribuer un Spécialiste au 1er symptôme.

    Il faut jouir du Luxe Flamboyant de la Santé 20 ans durant, pour pouvoir chigner ne pas avoir eu le pot de consulter depuis 1992!

    Ce qui Urge à Redresser, c'est de devoir coller à l'urgence pour une conjonctivite ou une gastro, car le Patron exige un Papier, et le Pharmacien une Prescription.

    Si on ôtait de la tête des adultes ce fantasme d'être suivi par un Généraliste, pour Affranchir les Médecins du Fardeau que constituent les patients Bien-Portants qui aspirent à l'être plus en se faisant ausculter par un Pro, si on décuplait les cliniques sans rendez-vous pour quiconque, si on assurait à chaque enfant son pédiatre et à toute Femme en couche un Dr., et si on créait des cliniques ouvertes à tous, spécialisées dans les momagraphies et les examens de la prostate; les Médecins de Famille ne seraient plus une Nécessité.

    Je suis sans doute bien Amateure, mais il me semble expliquer beaucoup moins Confusément que Gaétan comment je désengorgerais les urgences et donnerait accès à un Médecin pour chaque cas Vulnérable.

    • André Bissonnette - Abonné 26 février 2015 14 h 02

      les majuscles

      Pourriez-vous, pour le bienfait des lecteurs, vous dispenser des MAJUSCULES. C'est vraiment pour le moins tannant.
      Un peu de retenue...

    • François Paradis - Inscrit 26 février 2015 17 h 39

      Aux USA, ils ont commis l'erreur de ne pas former assez de médecins de famille proportionnellement aux spécialistes.
      Résultat: explosion des coûts et mauvaise prise en charge des patients. Ils ont fait et font encore du recrutement de médecins de famille au Canada.

      Que fait le spécialiste confronté à une pathologie qui sort de sa spécialité? Il le réfère à un collègue spécialiste. Même si c'est quelque chose de fréquent et dont le généraliste se serait occupé sans consulter.

      Quant à la prévention primaire (hypertension, diabète, dyslipidémie, habitudes de vie, santé mentale, ostéoporose, certains cancers, etc.), ce n'est pas évident à faire si vous n'avez pas un chef d'orchestre qui vous connaît bien et qui s'implique. Ce n'est pas dans les cliniques sans rendez-vous qu'on fait le plus de prévention, vous savez.

      Au Québec, 40% du travail en médecine familiale se fait à l'hôpital (urgence, accouchements, hospitalisation, soins intensifs, soins palliatifs, planning, etc).

      Enlevez d'un coup les médecins de famille au Québec, et le système de santé déraille littéralement.

      À votre décharge, et comme vous le dites si bien, vous êtes "bien Amateure".

  • Robert Lauzon - Abonné 26 février 2015 04 h 51

    La petite politique!

    Faire de la démagogie, prendre les gens pour des valises et les emplir c'est ce que s'acharne à faire les plquistes. Ils s'efforcent de saper la fierté des québécois et faisant croire au peuple que le Québec doit être déconstruit pour être mieux.

    À triturer les chiffres pour en extraire leur propre vérité il font œuvre de démolition. Les médecins sont bien rémunérés mais travaillent très fort.

    Les québécois peuvent et méritent mieux que ces petits politiciens à l'idéologie néo-libéraliste-caquiste.

    A force de répétitions, des informations mensongères finissent par être perçues comme avérées. Libérez-nous des plquistes!

  • Carol Patch-Neveu - Inscrite 26 février 2015 06 h 41

    Aberration.

    L'aberration a assez duré. Qui s'inscrit à une résidence en médecine familiale doit dès la fin de ses études non pas que travailler surtout dans les urgences et les "sans rendez-vous", mais aussi consacrer un minimum d'heures par semaine à suivre des patients et en accepter constamment des nouveaux sans prime (!), idéalement au sein d'une pratique de groupe, en CLSC, GMF, polyclinique avec le fort appui du nursing. Les AMP, activités médicales particulières, hospitalocentristes, ont trop perduré et privé les médecins plus vieux de la relève qu'ils avaient eux-mêmes été envers leurs prédécesseurs. Depuis trop longtemps sévit ce manque à gagner et Québec n'a pas réagi en conséquence. La solution est connue, les médecins âgés la réclament depuis belle lurette, et on propose une règle de quotas qui implique des tracasseries bureaucratiques! C'est aberrant! La vraie médecine famiale doit redevenir une réalité! La médecine à la chaîne et à numéros a assez duré, pour cela il faut une vraie et fiable relève pour que le suivi soit en continu non en discontinu !

    Carol Patch-Neveu.

  • Carol Létourneau - Abonné 26 février 2015 09 h 33

    Un peu de candeur

    Je suis quelque peu naïf. Souvent j'aime croire en la bonne volonté. J'ai toujours trouvé que M. Barrette défendait les services publics. Ses intentions actuelles dans les réformes qu'il propose sont tout à fait légitimes et en phase avec la population. J'aurais le sentiment de malhonnêteté intellectuelle de lui prêter quelque dessein nocif. Je préfère croire qu'il en résultera tous les accommodements qui serviront la cause qu'il défend. Il me semble que les personnes impliquées sont toutes raisonnables.

  • Guy Lafortune - Inscrit 26 février 2015 09 h 39

    L'aberration a assez duré!

    Et à Mme Blanchard plus haut, vous avez des solutions vous? Au lieu de beugler sur tout ce qui bouge, d'écrire et d'écrire sans jamais rien régler écrivez-nous dont une solution, en êtes-vous capable.
    Le Dr. Barette dit ceci de vrai: ça fait 20 ans que le système est brisé, il faut essayer quelque chose d'autre.
    Lisez ce matin la chronique de André Pratte et dite moi que les médecins ne sont pas responsable de ce gâchis? Je le redit, mon père qui était chirurgien ( il aura 85 ans dans 1 mois) l'avait dit il y a cinq ans: Le problème avec les médecins d'aujourd'hui est ceci: Ils ne veulent pas travailler le soir, les fins de semaines, plus de garde une fin de semaine sur deux (comme mon père a fait pendant 25 ans!), etc, etc...
    Ça c'est la vraie vie, il faut essayer quelque chose d'autre. M. Patch-Neveu a entièrement raison.
    Ah oui, pour terminer, je suis bien placé pour parler, j'ai 57 ans, j'ai couru 4 marathons complets (42.2 km) depuis 3 ans), j'ai fais un triathlon en septembre dernier, si tout le monde se prenait en main comme moi, tout le monde aurait un médecin de famille ou n'en aurait pas besoin.
    Maintenant, que quelqu'un me dise quelque chose qu'on ne sait pas déjà au lieu de chialer sur tout ce que l'on fait ici, car ce que l'on a fait, ça ne fonctionne pas.
    Combien de fois faut t'il le dire pour que les gens le comprennent!!!

    • Robert Lauzon - Abonné 26 février 2015 12 h 03

      M. Lafortune félicitations pour votre bonne santé et vos exploits de piste et pelouse. Surtout, continuez à bien vivre dans votre petit monde à oeillères. Si vous fréquentiez le système de santé, vous verriez que les gens qui y travaillent le font bien et y travaillent très fort.
      Mon père était aussi médecin et j'accompagne comme aidant naturel une tante de 92 ans et ma belle-mère de 85 ans.
      Il ne faut jamais faire, sans recherche et sans l'étayer, de sa vérité LA vérité.