Découper l’Ukraine?

Et si la partition de l’Ukraine était une solution ? Si les autorités de Kiev faisaient une croix sur leurs territoires perdus ?

Il y a exactement douze mois, « l’insurrection de Maïdan » l’emportait à Kiev. Maïdan, c’est cette place où s’étaient concentrées, pendant trois mois, les protestations contre le régime de l’ex-président prorusse Viktor Ianoukovitch, finalement chassé de son poste — ou parti en fuite — le 22 février 2014.

Douze mois au cours desquels, en réaction contre le parti pris pro-européen exprimé à l’ouest, des citoyens prorusses de l’est (et de l’extrême sud), aidés par des armements et des mercenaires venus de Russie, ont provoqué la séparation de différentes parties du pays.

Ce fut d’abord la Crimée, rattachée officiellement à la Russie en mars. Juste après éclatait la guerre dans les provinces de Donetsk et de Louhansk, adossées sur la Russie — avec comme bastions deux villes du même nom. Guerre d’autant plus interminable que les efforts de Kiev pour reconquérir le terrain perdu — qui ont paru couronnés de succès en juillet — étaient chaque fois neutralisés par une surenchère militaire (toujours inavouée) des forces russes, à travers une frontière-passoire contrôlée de facto par Moscou.

Si l’appui d’une majorité de la population locale à la séparation de la Crimée semble incontestable (même si les chiffres du « référendum » bâclé du 16 mars — 97 % de « oui » avec 83 % de participation — sont, eux, fantaisistes), la situation paraît moins tranchée dans les deux provinces rebelles.

Toutefois, les accords de « Minsk-2 », conclus aux petites heures du vendredi 13 février, ainsi que la débandade de Kiev dans l’enclave loyaliste de Debaltsevo les jours suivants, montrent bien que la mainmise « russe et rebelle » sur ces territoires est ferme et irréversible — mainmise reconnue par les Occidentaux… et même par Kiev. Des Occidentaux qui ont bien fait comprendre au pauvre Petro Porochenko qu’on n’ira pas se battre pour l’Ukraine. Et ce, même si on maintient sur le papier la fiction théorique d’une « intégrité territoriale » battue en brèche sur le terrain.

 

Mais un des effets de toute cette guerre de l’ombre « russe et rebelle » aura été, de l’autre côté, de permettre l’émergence, dans l’épreuve, d’une nation ukrainienne plus unie qu’auparavant, par-delà les différences régionales, ethniques et linguistiques.

Sur 90 % du territoire, avec 90 % de la population, existe aujourd’hui une Ukraine qui ne vit pas directement la guerre et qui, lors des élections présidentielle et législatives de 2014, a très clairement pris parti en faveur de la démocratie à l’occidentale, en faveur des idéaux de Maïdan, en faveur des libéraux — et à l’encontre des extrémistes ultranationalistes et autres « néonazis » (fantasme maléfique savamment entretenu par la propagande moscovite) réduits à des pourcentages négligeables.

Même à Kharkiv et à Dnipopetrovsk, deux grandes villes de l’est à fortes populations russophones, la « contagion » de Donetsk et de Louhansk n’a pas opéré. Au contraire, la guerre voisine semble y avoir fait office de repoussoir contre toute velléité « subversive »… Il est vrai que Donetsk et Louhansk avaient les populations, non seulement russophones, mais aussi ethniquement russes, les plus élevées proportionnellement de tout le pays.

Sur le Maïdan, en 2013-2014, se sont mélangés, avec les Ukrainiens nationalistes pro-occidentaux (y compris, oui, quelques extrémistes nostalgiques), des juifs, des homosexuels, des immigrés (dont le fameux Mustafa Nayyem, Ukrainien de souche afghane, à l’origine des premières manifestations en novembre 2013)… une faune que l’on ne risque pas de retrouver dans les manifs de Moscou, comme celle de samedi : 35 000 personnes défilant au son des « À bas Maïdan ! » et « À bas les nazis de Kiev ! ». D’où la question qu’on se pose légitimement en Ukraine : « Où sont les vrais fachos en 2015 ? »

Le contrôle de Donetsk et de Louhansk est aujourd’hui un piège pour qui s’y frotte… Même Moscou a renoncé à une annexion en bonne et due forme comme pour la Crimée – dont on découvre qu’elle est extrêmement coûteuse pour le trésor russe.

Kiev pourrait très bien dire aujourd’hui : « Cette zone hostile, industriellement décadente, ce trou politique et économique sans fond, nous vous l’abandonnons ! » Et organiser, dans la foulée, un référendum gagné d’avance sur l’unité politique et l’intégrité territoriale des 90 % restants.

On peut rêver !

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10 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 22 février 2015 22 h 24

    Ce serait une solution

    Mais ça voudrait aussi dire que la Russie peut envahir ce que bon lui semble.

  • François Dugal - Inscrit 22 février 2015 23 h 46

    Le noeud

    De quelle façon doit-on s'y prendre pour dénouer le nœud gordien?

  • Robert Lauzon - Abonné 23 février 2015 07 h 01

    Courber l'échine!

    M. Brousseau votre solution, bien que logique, considérant les seules forces Ukrainiennes et Russes en présence, n'est en fait qu'une bénédiction faite à la fourberie et à la désinvolture d'un despote face au reste de l'humanité. A le voir aller, on se croirait ramener dans les années trente.

    Quelle sera sa prochaine conquête?

  • Simon Pelletier - Abonné 23 février 2015 07 h 20

    Propagande

    J'invite les lecteurs à diversifier leurs sources d'information. Il me semble que la couverture de nos médias, alimentés par United Press, France Presse et autres ne présente qu'un côté des choses. À propagande, propagande et demie.
    http://fr.sputniknews.com/

    • Jean Lemieux - Abonné 23 février 2015 13 h 13

      M. Pelletier, la lecture de Sputnick News fournit certainement un autre point de vue, mais commandité par qui? Comme vous dites, propagande et demie de la part des intérêts russes. Ce conflit est dans les faits une agression trans-frontalière de la part de la Russie. Prétendre le contraire est une insulte aux faits et à l'intelligence. Ce qui semble en train de se produire, c'est une partition de facto de l'Ukraine selon la ligne de fracture ukraino- et russophone. Cette ligne de fracture existe depuis des siècles. Les dirigeants russes font preuve d'un cynisme révoltant quand ils prétendent ne pas armer les rebelles et quand ils profitent d'une trêve pour concrétiser en catimini leurs avancées.

  • Michel Lebel - Abonné 23 février 2015 07 h 28

    À moyen terme...

    Poutine a tout simplement profité du manque de crourage de l'Occident; à cet égard, il a hélas vu juste. Mais à moyen terme, par ses actions illégales, Poutine se tire dans le pied. Il isole son pays et il perd toute crédibilité comme dirigeant. Un jour ou l'autre, les Russes se révolteront contre Poutine et sa clique de malfrats. Le désir de liberté et de justice ne peut jamais être tué.

    Michel Lebel

    • François Dugal - Inscrit 23 février 2015 08 h 13

      Les russes qui fondront se rebeller contre L'État Russe seront muselés par le FSB. Venant du sérail de l'ancien KGB, le sieur Poutine sait de quoi il parle.

    • Michel Lebel - Abonné 23 février 2015 09 h 21

      @ François Dugal,

      Les dissidents sont dèjà traqués et emprisonnés. Mais n'oublions jamais comment les pays de l'Est se sont écroulés. Une fois le verrou de la peur sauté, ça s'écroule souvent comment un château de cartes. Parce que la population voit et vit la corruption, l'injustice et le mensonge de leurs dirigeants. À un moment donné, la vérité l'emporte.


      M.L.

    • Sylvain Auclair - Abonné 23 février 2015 09 h 34

      Le désir de liberté et de justice peut facilement être tenu en laisse par le désir de grandeur et de richesse...