Le gars saoul à la fête

Les mouvements populistes soulèvent parfois de vrais problèmes. Ils n’aident pas toutefois à trouver de vraies solutions.

La planète économique a suivi avec grande attention, cette semaine, les négociations tendues entre le nouveau gouvernement grec du Syriza et les autorités européennes sur la prolongation de l’aide financière apportée à l’économie hellène. L’événement a généralement été décrit comme le brutal retour sur Terre d’un jeune parti qui s’était attiré les faveurs d’une population écoeurée par six ans de récession et de sacrifices en lui faisant la promesse irréaliste de la délivrer d’une large partie de sa dette et des politiques d’austérité imposées par ses soi-disant sauveurs.

Le gouvernement du premier ministre grec, Alexis Tsipras, est devenu depuis un mois le symbole de ce que plusieurs perçoivent comme une inquiétante montée du populisme de gauche comme de droite dans les démocraties occidentales. Alors que les Américains sont aux prises depuis quelque temps déjà avec le Tea Party, les Européens ont eu un choc l’an dernier en voyant débarquer au Parlement de Strasbourg un important contingent de députés eurosceptiques, anti-immigration ou anticapitalistes au terme des élections européennes.

Si la plupart de ces mouvements semblent avoir peu de chance d’être portés au pouvoir, ils n’en inquiètent pas moins à cause de leur effet délétère sur le débat public. Plusieurs observateurs font remarquer qu’ils commencent déjà à déteindre sur le discours de certains gouvernements européens en mal de popularité. Aux États-Unis, on a qualifié de « populisme de la classe moyenne » le soudain intérêt marqué du président Obama devant l’écart croissant entre son niveau de vie et celui des « super riches ».

Les bons et les méchants

Presque toujours employée de façon péjorative, l’appellation « populisme » est habituellement associée à des mouvements prétendant défendre les intérêts d’une population victime des élites politiques, économiques ou culturelles arrogantes, corrompues, ou à tout le moins décrochées de la réalité. C’est un monde où il y a des bons (le peuple) et des méchants (les riches, les immigrants, les élus, les grandes corporations, les bureaucrates, les banques…) et où les problèmes pourraient être réglés simplement si seulement le bon sens des premiers avait plus souvent préséance sur le pouvoir de seconds.

Ce courant de pensée se développe typiquement en période de difficultés économiques et sociales. Il n’est donc pas étonnant qu’il fleurisse au lendemain de la pire crise économique mondiale depuis la Grande Dépression et la reprise désespérément molle qui l’a suivie. Un grand nombre de questions qui l’occupent — comme l’affaiblissement du pouvoir des gouvernements nationaux, l’intégration des immigrants ou la montée des inégalités — étaient dans le paysage bien avant cela.

Souvent, les populistes n’ont à proposer ni les bonnes solutions ni même les bonnes questions. C’est le cas par exemple de ceux qui voient nos économies victimes d’un complot d’ennemis étrangers intérieurs.

Les problèmes qu’ils dénoncent ne sont toutefois pas toujours imaginaires. Difficile de ne pas comprendre, par exemple, la colère et l’exaspération des Grecs devant les ravages de la médecine de cheval que leur ont imposée leurs créanciers et qu’ont accepté d’appliquer leurs partis traditionnels de gauche comme de droite.

Une réalité tellement plus complexe

Pour certains, l’une des grandes forces du populisme est de réussir à réunir derrière une cause importante de larges pans de la population qui ne partagent pas nécessairement les mêmes opinions sur d’autres enjeux. Cela peut donner lieu à d’étranges mariages, comme celui que le parti de gauche d’Alexis Tsipras s’est résolu à former avec un petit parti de droite ultraconservateur (ANEL) pour avoir la majorité au Parlement grec.

Ce flou politique peut toutefois devenir rapidement problématique lorsqu’on quitte le terrain des généralités. C’est le cas par exemple de la défense de la classe moyenne de Barack Obama, qui lui vaut un vaste appui populaire… jusqu’à ce qu’il soit question de mesures concrètes pour réduire l’écart avec les riches, notait jeudi le Pew Research Centre.

Voilà tout le problème. Nous vivons dans un monde toujours plus complexe dans lequel une multitude de phénomènes interagissent à toutes sortes de niveaux de façons souvent insoupçonnées. Il est peu probable que les causes et les solutions de nos problèmes importants soient simples et ne relèvent que du gros bon sens comme le disent les populistes.

Le populisme est à la démocratie ce que l’invité qui a trop bu est au souper, a dit un jour le politologue mexicain Benjamin Arditi. Personne n’ose le mettre à la porte, même si on voudrait bien qu’il parte. Il passe des commentaires douteux. Il manque aux règles les plus élémentaires de bienséance. Mais il dit parfois tout haut des choses que plusieurs pensent tout bas et qui ne sont pas toujours fausses.

Est-ce cela avoir l’avantage de « parler des vraies affaires » ? Peut-être.

Est-ce que cela permet d’avoir une conversation intelligente ? Sûrement pas.

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