Ce qui ne va pas à l’école

Dans l’essai «Péril scolaire», Tania Longpré diagnostique «les dix maux de l’éducation au Québec».
Photo: Marie-Hélène Tremblay Le Devoir Dans l’essai «Péril scolaire», Tania Longpré diagnostique «les dix maux de l’éducation au Québec».

Le renouveau pédagogique n’a pas fait de miracles. Sans être la catastrophe que certains annonçaient et diagnostiquent aujourd’hui, cette réforme, il faut le reconnaître, n’a pas rempli ses promesses. C’était couru, évidemment. Pour qu’il en soit autrement, il aurait fallu que la cause principale des problèmes scolaires se trouve dans les méthodes pédagogiques puisque ce sont elles que la réforme s’est attachée à transformer. Or, ce diagnostic reposait sur du vent. Sur la base de recherches aux fondements douteux, on a décrété les méthodes traditionnelles (enseignement magistral, dictées) périmées, on en a fait la cause des ratés de l’école et on a donc cru que les changer nous rapprocherait de l’éden scolaire. Tant de mauvaise science et de simplisme réflexif ne pouvait donner de bons résultats.

L’échec scolaire, c’est une évidence, ne prend pas d’abord sa source à l’école, mais à la maison, c’est-à-dire dans la société. La pauvreté socio-économique de l’environnement d’un enfant, qui s’accompagne malheureusement trop souvent d’une pauvreté culturelle, est la cause première des difficultés scolaires. La réforme, on le devine, n’avait pas de prise là-dessus. L’école ne peut pas être meilleure que la société dont elle émane. Or, cette société tolère la pauvreté relative, est trop souvent indifférente à la culture autre que divertissante et valorise plus les diplômes que le savoir. Que peut l’école, dans ce contexte ?

Vain débat

 

À l’origine, la réforme visait deux objectifs : accorder la priorité aux matières essentielles (français et mathématiques, notamment) et leur donner du sens, pour motiver les élèves. C’était une bonne vieille idée. L’enseignement des mathématiques et des sciences, par exemple, est rarement incarné. On manipule des chiffres, on résout des problèmes, mais on ne sait rien du contexte historique et humain de ces opérations (d’où ça vient, pourquoi ça existe ?) et de leur pertinence à l’extérieur de l’école (à quoi ça sert ?). La réforme, au départ, voulait corriger ces abstractions démotivantes.

Ce bel élan initial s’est toutefois perdu dans un vain débat entre les partisans des connaissances et ceux des compétences et dans un procès des méthodes traditionnelles, remplacées par des expérimentations pédagogiques et des ordinateurs. Il fallait, désormais, apprendre à apprendre, dans une presque indifférence à ce qu’on apprenait. La solution, pourtant, était simple : les compétences (savoir lire, écrire, compter, penser) ne peuvent naître que de connaissances transmises (et non découvertes) que l’on s’approprie. Par conséquent, une bonne réforme aurait conservé les méthodes traditionnelles, en insistant sur le sens à donner aux savoirs.

Dans Péril scolaire, un essai dans lequel elle diagnostique « les dix maux de l’éducation au Québec », Tania Longpré abonde en ce sens. « Je persiste à croire, écrit-elle, qu’il faut combiner les deux approches [connaissances et compétences] : l’enseignant doit assurément animer sa classe de manière à engager les élèves, mais il doit le faire en transmettant des connaissances. »

Elle mentionne, plus loin, que « la culture générale doit être remise sur un piédestal » et que, dans cette mission, rien ne peut remplacer un enseignant lui-même cultivé, spécialiste de sa matière et non seulement de la pédagogie, et versé dans l’art oratoire. L’enseignement est une relation humaine, un art de la transmission des connaissances, et non une science qui donne des fruits quand elle est assistée par ordinateur.

Des solutions pratiques

 

Enseignante en francisation des immigrants à Montréal, Longpré, qui est aussi blogueuse au Journal de Montréal, privilégie une approche pratico-pratique dans cet essai. On aurait d’ailleurs souhaité, parfois, plus d’élévation théorique dans le propos. Répéter des opinions ne suffit pas à leur donner plus de profondeur et en appeler au « gros bon sens » n’est certes pas une manifestation de finesse argumentative. Longpré, de plus, n’évite pas toujours de reprendre des idées reçues, notamment celle voulant que l’école privée soit un modèle de rigueur et de discipline (c’est faux) et celle selon laquelle les bons élèves, qui s’ennuient dans des classes trop faibles, deviennent souvent perturbateurs.

Forte de son expérience de terrain, Longpré propose toutefois des solutions intéressantes, connues, mais négligées : permettre aux détenteurs d’un bac spécialisé d’enseigner après un certificat d’un an en pédagogie (pour rehausser le niveau culturel du corps enseignant), inciter les parents et les directions d’école à appuyer les enseignants au lieu de les contester, étendre la loi 101 aux garderies afin de permettre aux enfants allophones d’avoir une connaissance du français avant d’entrer à l’école, imposer la francisation aux adultes immigrants pour qu’ils puissent collaborer avec l’école à l’éducation de leurs enfants, instaurer une vraie laïcité dans le système scolaire, rejeter l’application systématique de l’anglais intensif en 6e année et améliorer les conditions de travail des enseignants (précarité, changements fréquents d’école). L’idée, empruntée à Mario Dumont, d’abolir les commissions scolaires et de rendre chaque école autonome mérite réflexion, mais comporte des dangers (marchandisation de l’éducation et concurrence entre établissements) qui la rendent, pour le moment, non souhaitable.

Il serait illusoire de croire possible de régler les problèmes de l’école en agissant uniquement à l’école. Ce n’est pas une raison pour ne pas essayer d’améliorer cette institution vitale, ce qui passe, n’ayons pas peur de le dire, par un refus du bazar pseudo-progressiste et par un retour éclairé aux sources culturelles.

L’école ne peut pas être meilleure que la société dont elle émane. Or, cette société tolère la pauvreté relative, est trop souvent indifférente à la culture autre que divertissante et valorise plus les diplômes que le savoir.

Tania Longpré, Stanké, Montréal, 2015, 160 pages

Péril scolaire. Les dix maux de l’éducation au Québec

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