L’amour au temps des Patriotes

Alain Poissant poursuit ici ce qu’on peut presque appeler ses chroniques de Napierville.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Alain Poissant poursuit ici ce qu’on peut presque appeler ses chroniques de Napierville.

Après Le sort de Bonté III (Sémaphore), finaliste au Prix des libraires l’an dernier, Alain Poissant poursuit son exploration romanesque de la ville qui l’a vu naître : Napierville. Nous sommes de nouveau dans une ferme, au quotidien, dans le dur labeur des tâches à accomplir pour survivre, et dans l’enchantement de la nature aussi. Au début du moins.

Surtout, il y a l’amour, qui est toujours au rendez-vous, dans T’es où, Célestin ?. À ceci près que ce qui prenait lentement forme dans le roman précédent pour n’éclore véritablement qu’à la fin, c’est-à-dire la rencontre amoureuse déterminante qui change le cours d’une vie, se dévoile ici peu après les premières pages.

Nous retrouvons chemin faisant la magie du verbe de l’auteur, ses formulations fantaisistes, ses dialogues savoureux. Talent de conteur indéniable. Brisures de rythme, changements de points de vue, sens de l’ellipse. Personnages vus du dehors autant que du dedans : ils sont dans l’action tandis que se superposent leurs réflexions intérieures, leurs déchirements, leurs aspirations.

Sauf que le contexte a changé. C’est l’aspect tragique qui prend le dessus.

Il y avait bien, dans Le sort de Bonté III, une forme de désillusion. Face au pouvoir de l’argent, au matérialisme ambiant (villages qui se vident de leur jeunesse, nouveaux développements immobiliers qui défigurent les villages d’antan). Et, de façon plus large, désillusion devant la déshumanisation grandissante, le manque de solidarité.

Mais dans T’es où, Célestin ?, le malheur frappe à répétition. Collectivement. La désillusion est totale. Seule la force des sentiments permet encore d’espérer.

Avant, pendant, après la Rébellion

Nous quittons le passé récent pour remonter le fil du temps et plonger dans une période pénible de notre histoire. Comme si nous y étions. On a beau connaître la fin, savoir ce qui s’en vient nécessairement, du moins collectivement, on se prend au jeu. On revit de l’intérieur les événements, avec les personnages. Par le biais d’un couple, en particulier. La question étant : comment vont-ils s’en sortir, eux, personnellement ?

L’action commence peu avant la révolte des Patriotes, alors que la colère gronde dans la population du Bas-Canada désargenté, désavantagé, contre le gouvernement colonial britannique et ses oligarques. Nous assistons ensuite aux soulèvements de 1837-1838. Puis à la débandade, à la défaite, au désastre, à la dévastation : maisons incendiées, emprisonnements, pendaisons, exils massifs…

La grande force de l’auteur consiste à alterner entre deux mondes connexes, sur le mode et pendant ce temps. Question de mesurer l’ampleur des ravages, leurs conséquences.

D’une part : ce qui se passe sur le terrain, du côté des Patriotes. Non pas des grandes figures qui ont marqué l’histoire, même si les Papineau, Duvernay, Nelson et autres apparaissent en toile de fond, mais des anonymes. Des hommes pas du tout préparés, qui fomentent ensemble des plans d’attaque, s’arment (difficilement), se battent (péniblement), échouent (lamentablement), sont privés de leurs droits, de leur dignité, sont condamnés à mourir ou réduits à l’esclavage.

D’autre part : ce qui advient de leur femme, de leur famille, à Napierville. Comment survivre, privé de sa maison, de sa ferme, parties en fumée ? Comment nourrir les enfants ? Et comment savoir si le mari est encore en vie, s’il s’en sortira ? Où trouver la force, le courage de continuer ?

« Ce livre est basé librement sur les troubles de 1837-38 au Bas-Canada. Il est dédié aux oubliés de l’histoire des Patriotes, les femmes et les enfants », précise Alain Poissant en ouverture.

Nous faisons d’abord connaissance avec Célestin, illettré, orphelin dès l’enfance, célibataire endurci, qui a gagné sa croûte comme coureur des bois et bûcheron avant d’hériter de la ferme de son oncle à Napierville, son patelin natal. Devenu sédentaire, il sent la solitude lui peser, rêve de fonder une famille.

Suis-je patriote ?

Après une cour en règle, qui donne lieu à toutes sortes de péripéties, Célestin épouse la belle Céleste. De toute évidence, ces deux-là étaient faits l’un pour l’autre. Amour partagé. Et sexualité décoincée. « Elle n’était pas femme à rougir de se montrer, ni à s’empêcher de grouiller dans le lit. »

Quand Célestin est aux champs, il ne pense qu’à aller retrouver sa douce dans la maison. « Vrai que, même quand il ne pensait pas à elle, elle trouvait le moyen d’être avec lui. » Le premier enfant tarde à venir, mais une fois qu’il a montré le bout du nez, la marmaille s’agglutine. Bientôt, chaque membre de la famille aura sa tâche, participera à sa façon au bien-être du nid.

C’est ce petit monde grouillantde vie, cette bulle de bonheur tranquille, malgré la crise économique ambiante, qui seront éventrés. Petit à petit, on verra Célestin et les cultivateurs du coin prendre conscience de l’environnement politique, de la domination des English. Assez de se faire manger la laine sur le dos.

De fil en aiguille, Célestin en viendra à se questionner. Suis-je patriote ? « Cette question-là aussi, Célestin reconnut que, s’il avait longtemps évité de se la poser, il ne pouvait plus éviter d’y répondre. Il se sentait Papineau. Il se sentait Nelson. Il se sentait Côté. »

Et ainsi de suite. Jusqu’à l’engagement total, celui devant lequel on ne peut plus reculer. Comment un citoyen tout ce qu’il y a de plus pacifiste en vient-il à prendre les armes ? C’est un des aspects marquants du roman. Et puis il y a la question de l’avenir : après la défaite, et tout ce qui s’ensuit, quand on est un homme brisé, quand tout un peuple est maté, comment insuffler à ses enfants la fierté, comment leur assurer une vie décente ?

Les enfants, miséreux, affamés, sont eux-mêmes traumatisés. La mère, elle, frôle la folie. Pour elle-même, elle ne cesse de répéter : « T’es où, Célestin ? » Il lui est encore possible d’espérer. Jusqu’à quand ?

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À la fatigue et à la solitude ordinaire s’est ajoutée la défaite. Défaite du matin, défaite du midi, défaite du soir. Céleste voit bien la quête des maris et des fils dans ce qui s’est passé, justice du matin, justice du midi, justice du soir, elle voit aussi ce que toute mère douée pour voir voit dans le présent : la misère. Donner à manger, torcher, laver, coudre, tisser, quêter des légumes, de la viande, cuire, servir, tout d’un coup il n’y a pas que l’hiver qui paraît long, c’est toute la vie.

T’es où, Célestin ?

Alain Poissant, Sémaphore, Montréal, 2015, 196 pages