Un jouisseur et son destin

Le président François Mitterrand avait résumé prophétiquement le personnage de Dominique Strauss-Kahn au début des années 1990 en disant qu’il n’était qu’« un jouisseur sans destin ».

C’était faire trop peu de cas de sa sortie spectaculaire de la scène publique, après une montée fulgurante. L’ex-directeur du FMI, pressenti comme favori dans la course présidentielle, a éclaté en plein envol, comme une navette spatiale. C’était peut-être là son affligeante fatalité.

Les débris continuent de retomber, pénétrant jusque dans les bas-fonds et les égouts. Il y a eu l’affaire Banon, le parquet estimant fondée l’accusation d’agression sexuelle sur la romancière Tristane Banon tout en classant les faits, trop anciens. La chute se concentre maintenant autour de Lille, où se poursuit un procès pour proxénétisme « en réunion », comme on dit là-bas.

La prostitution y demeure dans une zone légale aussi complexe qu’ici. Tarifer les services semble possible. Racoler, tenir bordel, ou exploiter une travailleuse sexuelle, non.

Le parquet doit donc établir la preuve que le client surnommé « Monsieur DSK » par les prostituées les savait telles. Lui-même jure que non, le « matériel » comme il le dit dans un texto, étant poussé vers lui par des amis ne l’informant pas des détails de sa provenance.

Le droit, la morale et la pornographie

 

La démonstration doit se maintenir dans le cadre du droit tout en farfouillant du côté de la morale, pour ne pas dire de la pornographie.

Jade, un des témoins, a raconté avoir vu sept femmes sur lui dans une soirée du club Murano. Lui, le sexagénaire voûté, poussif, n’avait souvenir que de « trois, ou quatre peut-être ».

Monsieur DSK a livré son témoignage pendant trois jours, jusqu’à jeudi dernier. Ses confidences ont attiré quelque 400 journalistes « du monde entier », surtout de la France en fait.

« Qui nous impose ce théâtre obligatoire, demande un blogueur de Ouest-France. Combien de plateaux, de talk-shows, de commentaires, de micros et de caméras tendus faut-il pour que le phénomène soit soigneusement disséqué au nom de la sacro-sainte info ? Le public est censé sacrifier à la pulsion scopique, au fantasme de tout voir, de tout savoir. Comme s’il y avait derrière tout cela un vrai mystère après lequel nous soupirons, quelque révélation qui pourrait changer notre vie et le monde. »

Et pourquoi pas ? Cette triste tragédie des moeurs en dit autant sur le sujet, les médias et leur société.

On y retrouve en concentré la confrontation de deux perspectives fondamentales.

 

D’un côté, DSK et son cercle de présumés proxénètes assument une sorte de droit de cuissage dans un vocabulaire libertin d’aristocrate dévoyé. C’est un monde de vieux machistes qui font trafic de femmes, en usent et en abusent à volonté.

D’un autre côté, il y a la tradition humaniste et féministe s’efforçant de dénoncer les violences, les abus et les humiliations faits aux victimes dans cette affaire, toutes des femmes empêtrées dans la prostitution par des situations socio-économiques pénibles. Quand le huis clos réclamé leur a été refusé, elles ont raconté leurs vies déchirées dans un mélange de honte et de dignité.

La même Jade a parlé de « boucherie », d’« empalement ». Elle a raconté comment elle était devenue prostituée. « J’ai ouvert le frigo, a dit la mère célibataire. Je savais que j’allais avoir une enquête sociale pour la garde de mes enfants et j’ai vu que le frigo était vide. […] On ne choisit pas cette vie-là. Je ne me suis jamais acheté de sac ou une paire de bottes de marque. Et dès que je pouvais, je retrouvais un boulot par intérim. »

Immunité brisée

 

Le journalisme relaie les faits tout en éclairant ces perspectives. Il y a quelque temps encore, les médias hexagonaux s’imposaient le respect des « secrets d’alcôve », qui menait dans les faits à un troublant silence médiatique quasi généralisé sur les agressions en tous genres. La France se riait du puritanisme à l’américaine tout en protégeant un pouvoir et une presse acoquinés incestueusement, malades de leur connivence.

L’effondrement du « jouisseur sans destin » aura au moins servi à briser l’immunité de fait maquillée en antipuritanisme. Au Monde, par exemple, le travail remarquable de la chroniqueuse judiciaire Pascale Robert-Diard, tout en finesse et en compassion, fait ressortir les enjeux sociopolitiques en farfouillant dans la boue.

Ainsi dans ce blogue du 12 février racontant le témoignage du diacre s’occupant de la lutte contre la prostitution et du soutien aux prostitués dans le Nord–Pas-de-Calais. C’est de lui que Jade a obtenu de l’aide.

« Et soudain, dans cette salle d’audience si lourde d’impudeur et de vulgarité, la dignité s’est exprimée », écrit la journaliste dont les textes sont accompagnés de dessins de François Boucq qui amplifient le résultat. « Bernard Lemettre aide depuis quarante ans des femmes à sortir de la prostitution. Il parle cru lui aussi pour raconter la réalité de leur condition. “Sortir de la prostitution c’est comme sortir d’un tombeau. Personne n’arrive à la prostitution comme ça, par volonté. Il y a toujours des fragilités. Après, il faut réapprendre à vivre avec un corps qui a été pénétré, violé”.»

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