En attendant le monstre du Loch Ness

Les gouvernements nationaux ont un mal fou à trouver des forums communs qui leur permettraient d’agir de concert même si leurs problèmes leur échappent de plus en plus en raison de la mondialisation. L’impasse dans les réformes de l’un de ces forums les plus connus en est un bon exemple.

Si quelque chose comme un gouvernement mondial existait, l’événement de la semaine dernière aurait pu être d’une grande importance pour l’économie. Les ministres des Finances et les banquiers centraux des pays du G20 se sont réunis lundi et mardi à Istanbul, en Turquie, pour discuter du plan de stimulation de l’économie mondiale convenu par leurs chefs de gouvernement plus tôt cet automne à Brisbane. Les argentiers des 20 plus grandes puissances économiques représentant 85 % du produit intérieur brut mondial ont aussi parlé de plusieurs autres problèmes de l’heure comme les difficultés de la Grèce, leurs politiques monétaires, la réduction des inégalités, la guerre contre le financement du terrorisme, la lutte contre les pratiques d’évitement fiscal des multinationales ainsi que l’importante réforme des règles du Fonds monétaire international (FMI).

Adoptée par la G20 en novembre 2010 dans le cadre des efforts visant à réduire les risques d’une répétition du spectaculaire fiasco financier ayant mené à la Grande Récession, la réforme en question vise à doubler les moyens financiers dont dispose le FMI, mais surtout à mieux y reconnaître l’importance grandissante des puissances émergentes dans l’économie mondiale. Les changements proposés n’ont rien de bien radical. On y accorde notamment un peu plus de poids à la voix de la Chine au conseil d’administration et lors des votes aux FMI en échange d’une contribution plus substantielle à sa caisse. Les puissances européennes y perdent un peu d’influence, mais ne voient pas directement remise en cause la règle non écrite leur réservant la direction de l’institution.

Titulaires d’un droit de veto de facto en raison de leur poids économique, les États-Unis n’avaient toujours pas ratifié l’entente cet automne même si les changements proposés ne leur coûtaient pas un cent et que l’un de leurs plus ardents défenseurs avait été le président américain, Barack Obama. À bout de patience, les autres pays ont alors placé le Congrès américain devant un ultimatum : ratifiez l’entente avant la fin de l’année, sinon…

Chacun pour soi

Sinon rien. Les États-Unis n’ont pas ratifié l’entente.

« Je suis profondément déçue. […] Une coopération mondiale efficace passe par des institutions efficientes et représentatives », a répété cette semaine la directrice générale du FMI, Christine Lagarde, qui n’a pas complètement perdu espoir de faire entendre raison au géant américain, mais qui est chargée entre-temps de trouver « un plan B ».

Les fameux pays émergents du BRICS en ont déjà trouvé un. Ils se sont donné cet été leur propre Banque de développement conçu un peu sur le même modèle que l’institution soeur du FMI, la Banque mondiale. La Chine a poussé cette logique encore un peu plus loin cet automne en lançant avec 20 autres pays de la région une Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures dont elle entend contrôler jusqu’à 50 % des parts, assumer la présidence et accueillir le siège social.

Les pays émergents ne sont pas les seuls à agir de cette manière. Confrontés depuis 15 ans à l’opposition de pays en développement au sein de l’Organisation mondiale du commerce, de nombreux pays riches, dont le Canada, ont abandonné la voie du multilatéralisme et se sont lancés dans une course aux accords régionaux et bilatéraux ajoutant sans cesse un peu plus de confusion et d’exceptions aux règles commerciales internationales.

Dans certains cas, c’est encore plus simple. On règle ses affaires unilatéralement même si ce qu’on fait peut avoir un impact important sur les autres. Le premier exemple qui vient en tête est la Réserve fédérale américaine, dont les politiques monétaires ont le pouvoir de noyer ou d’assécher les autres marchés de liquidités.

Et pourtant…

« La coordination politique internationale est comme le monstre du Loch Ness. On en parle beaucoup, mais il a rarement été aperçu », avait dit dans un blogue il y a un an Olivier Blanchard, l’économiste en chef du FMI.

Cette coordination s’avère pourtant essentielle toutes les fois que les causes d’un problème — ou ses solutions — dépassent les frontières nationales. C’est le cas, par exemple, des enjeux abordés cette semaine à la réunion du G20. C’est le cas aussi pour les questions d’énergie, de changements climatiques, de défense, d’aide au développement et d’un nombre sans cesse croissant de phénomènes avec l’accélération de la mondialisation.

« Il est de bon ton de pontifier sur un soi-disant écroulement du système international […], mais je ne suis pas du tout d’accord », a déclaré cette semaine le secrétaire d’État américain, John Kerry, dans le site Internet d’analyse Project Syndicate. Il dit voir, au contraire, « des pays qui oeuvrent ensemble » pour négocier de nouveaux pactes commerciaux, « mettre fin à l’épidémie d’Ebola », trouver une résolution pacifique à la menace nucléaire iranienne, limiter des conflits armés ou encore « parvenir à un accord mondial ambitieux sur le changement climatique ». « Tout ceci s’est déroulé ou se déroule grâce à l’ordre international. »