On joue?

C’est un monde de désirs changeants, fugitifs, et pourtant assouvis aussitôt qu’ils apparaissent.

On jouit. On passe à l’objet suivant de notre convoitise, neuf, rutilant. On met à jour nos systèmes d’exploitation volontaire.

L’attente devenue insupportable, l’Occident bâfre à crédit, ou par procuration, en déclinant les nuances d’un gris de plus en plus pâle. Un gris qui n’est ni ici ni là-bas. Mais dans un centre mou où il ne se passe plus rien parce qu’on s’y réfugie pour mieux renoncer à son pouvoir de citoyen, se satisfaisant de la jouissance sourde, ressource éternellement renouvelée pour ceux que nous sommes : masses industrieuses, tectoniques d’anxiété, pourtant incapables d’envisager l’avenir autrement que dans la répétition de ce présent qui nous éreinte.

Mais comment faire autrement ? Comment retrouver le sentiment que les choses avancent quand on ne cesse de nous dire qu’elles vont de mal en pis ? Comment retrouver l’espoir dans ce « nous » qui ne fait plus fantasmer, quand la seule notion de vivre ensemble qui transcende la petite politique est le protocole d’une mort digne ?

Nous sommes prisonniers de ce centre, captifs volontaires et résignés : qu’y a-t-il de mieux dehors, sinon l’incertitude ? Nous sommes les personnages de la série Walking Dead qui se réfugient dans une prison parce que la sécurité d’une geôle vaut mieux que la crainte permanente dans l’errance.

Les pseudo-intellos de ma race sont les pires du genre. Nihilistes cools, porteurs de cette connaissance qui se moque, qui profane le sacré, se repaît dans la violence esthétisante, biberonnée au Tarantino et aux mangas, dopée à la porno, nous ne croyons à rien. Sinon qu’il suffit de savoir, de connaître notre condition, de nous amuser de nos contradictions. Nous pensons que de savoir que nous sommes soumis et captifs de la mollesse nous exempte de faire un geste pour nous extraire de notre condition.

Nous ne sommes pas mieux que ceux qui ignorent tout et se laissent porter. Nous sommes pires. Eux avancent comme ils peuvent. Nous avons renoncé au pouvoir que recèle cette conscience de ce qui nous entoure, et n’est plus que source de malheur impuissant, ou de bonheurs fugaces.

Souvenez-vous cette scène, dans The Matrix des frères Wachoski, où l’un des personnages se voit offrir d’avaler une pilule pour oublier qu’il sait qu’il est la triste marionnette d’un système : ignorance is bliss, dit-il. Douce ganacherie.

Alors nous rions de tout pour oublier. Nous dansons. Nous nous saoulons. Nous jouissons tout autant en recyclant dans le bonheur. Nous nous goinfrons bio.

C’est déjà ça de pris, croyons-nous.

Sauf qu’il y a une vie en dehors de cette mollesse. Un endroit ferme, où l’on marche, le pied mal assuré, c’est vrai, en tanguant un peu avec la houle de l’incertitude, mais où le désir se construit de longue haleine, dans la fabrication de projets qui peuvent échouer, mais aussi nous apporter la véritable jouissance, l’orgasme transcendant, et pas cet instant volé qui serait l’équivalent d’une vidéo serbo-croate sur YouPorn, regardée en accéléré.

Le courage de mettre le pied sur ce rivage incertain vient avec une ivresse. Avec le sentiment de toucher à la réalité. Non plus au fantasme du monde idéal.

Nous avons fini par tout tourner en dérision. Par ne plus croire à la gauche, parce qu’on ne voit que son idéalisme naïf, et pas la beauté de sa portée dans le réel ni sa compassion, authentique. De même, il est de bon ton de vomir les gens d’affaires parce qu’on n’entend que l’argent tomber au sol quand ils parlent, et pas l’audace de ce qu’ils font, dans un monde qui n’est pas qu’économie, mais qui est un peu ça aussi. Et, au mépris de ceux qui célèbrent leur ignorance dans les médias qui pratiquent le racolage de masse, nous n’avons plus à opposer que le mépris de ceux qui savent. Même si nous ne savons rien, et que nous savons cela aussi.

Nous ne sommes alors plus que des consciences coupables dans une société que nous avons condamnée à l’immobilisme.

Comme dirait le philosophe pop Philippe Nassif : nous avons oublié comment jouer. Pas sur une console. Pas à Candy Crush sur un iPhone. Jouer dans cette vie : essayer, gagner, perdre, prendre le risque d’obtenir mieux, de se battre, croire à autre chose qu’à soi.

Pourtant rien n’est perdu. Rien n’est fini. Même pas la politique. Même pas les médias. Tout est à faire. Tout n’a pas été dit, du moins pas par nous. La véritable impertinence est de croire au lieu de désespérer, de rire parce que la mort est trop sérieuse, mais surtout pas parce que la vie est grotesque.

Alors, on se l’invente ce jeu?

1 commentaire
  • François Beaulé - Inscrit 16 février 2015 21 h 32

    Réinventer la religion

    Les excès de l'individualisme sont liés au rejet de la religion. La critique des religions était et est encore nécessaire. Mais l'abandon ou le déni de toute religion est une erreur.

    Il est nécessaire de se défaire du principe d'autorité qui a tant servi à soumettre le peuple, notamment via la religion. Mais la religion est incontournable pour que tous les individus ressentent et saisissent qu'ils sont des éléments de la société voire de l'humanité toute entière. La dimension politique et la dimension économique peuvent aussi y contribuer mais ce ne sont pas leur fonction première.

    L'erreur fondamentale de la modernité libérale est de croire que la société peut se passer de toute religion.