La faute à Rabelais

« Par sainct Andouille ! Par sainct Godeguin qui fut martyrisé de pommes cuites ! Par sainct Foutin l’apostre ! Par sainct Vit ! »

Que les chastes oreilles de nos bien-pensants se rassurent, que nos professeurs d’éthique qui enseignent le respect de tout et de rien n’aient crainte, que nos dames de Sainte-Anne retournent à leurs bonnes oeuvres et que la province continue de ronronner en choeur, ces quelques phrases ne sont pas extraites du dernier numéro de Charlie Hebdo. Cette publication impie que tout un chacun se vante aujourd’hui, sitôt le bruit des balles étouffé, de n’avoir jamais fréquentée. Liberté de presse oblige !

Qu’on se rassure, il n’y a pas beaucoup de chances que ces quelques lignes tombent sous les yeux innocents de notre jeunesse candide. Par bonheur, nos programmes scolaires les tiennent loin de ce genre d’oeuvres sacrilèges. Ces mots ont été écrits il y a trop longtemps pour qu’on en parle encore dans nos écoles où les pédagogues nous dictent de préférer d’insipides romans jeunesse à cette oeuvre fondatrice de notre culture et de notre identité.

Non, ces mots ne sont pas l’oeuvre de ces éternels adolescents irresponsables, aujourd’hui traités de « téméraires » pour avoir osé dire leurs quatre vérités aux intégristes musulmans. Ils sont plutôt tirés du Gargantua, une oeuvre écrite par un autre mécréant nommé Rabelais vers 1534, l’année même où un certain Jacques Cartier frayait déjà au large de Gaspé.

J’ose à peine vous dire ce qu’on trouve dans ce livre. Outre ce genre d’invectives dignes de Pierre Falardeau, on y voit la mère de Pantagruel accoucher par l’oreille, fruit probable de l’Immaculée Conception. Doux Jésus ! Le géant y subtilise les cloches de Notre-Dame pour les attacher au col de sa jument. Sacrilège ! Il mange des pèlerins en salade. Ciel ! À peine né, le voilà qui crie déjà « À boire ! »,avant de se faire caresser par ses nourrices à l’endroit que vous devinez. Les Femen peuvent aller se rhabiller.

Arrêtons là, car je ne suis pas certain que les tendres oreilles du XXIe siècle, comme celles de l’écrivaine Nancy Huston qui supportaient à peine Cabu et Wolinski, en endurent autant que celles du XVIe. Comme le dernier numéro de Charlie honteusement boycotté par toutes les gazettes anglo-saxonnes, les calvinistes n’avaient-ils pas condamné « ce diable qui s’est nommé Pantagruel » ? Au fond, le monde n’a peut-être pas tellement changé en cinq siècles. Les mêmes clivages perdurent entre catholiques et puritains, auxquels il faut dorénavant ajouter le monde musulman et quelques féministes. Les vieux réflexes ne se perdent pas. Il y a deux semaines à peine, la police britannique n’est-elle pas allée jusqu’à ficher des lecteurs de Charlie ?

 

Et pourtant, en pleines guerres de religion, qui le croira, Rabelais ne se déplaçait pas avec un garde du corps comme Charb fut obligé de le faire jusqu’à sa mort. Cet ancien moine devenu médecin mourut de sa belle mort à l’âge respectable de 70 ans.

En ces temps où l’on s’interroge sur la liberté d’expression, il n’y a pas de lecture plus rafraîchissante que Rabelais. Mais comment expliquer cette relative tolérance pour l’écrivain alors que le blasphème demeure pour l’islam, même le plus évolué, un interdit à peu près absolu ? Dans la dernière livraison de la revue Causeur, l’écrivain de gauche Jérôme Leroy évoque deux hypothèses tout aussi passionnantes l’une que l’autre.

La première, c’est la tradition ancestrale du carnaval, toléré tant bien que mal par l’Église, ce moment où les valeurs s’inversent et où les règles tombent. Ne sommes-nous pas en plein Carnaval de Québec ? La seconde, c’est la nature même du dieu des chrétiens. Leroy cite Bernanos et son curé de campagne : « Vous pourriez lui montrer le poing, lui cracher au visage, le fouetter de verges et finalement le clouer sur une croix, qu’importe ? Cela est déjà fait. » Risque-t-on l’anathème — ou, pire, l’accusation d’« islamophobie » — en rappelant que Mahomet n’a pas, mais pas du tout, la même histoire ?

Au lieu d’enseigner cette mélasse appelée « tolérance », qui inonde déjà toutes les matières scolaires, pourquoi ne pas faire de Gargantua une lecture obligatoire dans nos écoles ? Chiche ! Elle permettrait aux élèves québécois de renouer avec une des sources vives de leur culture. Ce n’est pas moi qui le dis, mais Antonine Maillet. À l’heure où une étude de l’Université Laval démontre ce que nous étions quelques-uns à écrire depuis dix ans, à savoir que la réforme scolaire fut une catastrophe, cela permettrait de relancer la lecture des classiques. Ces oeuvres tant honnies par les pédagogies nouvelles pour qui l’élève doit « construire ses propres savoirs ».

Cette lecture serait un beau prétexte pour étudier une époque où la tolérance était déjà plus grande que dans certaines régions du monde actuel. Enfin, elle serait un facteur d’intégration en apprenant à tous les jeunes musulmans qui fréquentent nos écoles, mais aussi à tous les autres, que « le rire est le propre de l’homme ». Même quand on rit de Dieu ! Cinq siècles plus tard, le Québec a beau se tordre de rire à longueur d’écrans, le message est toujours aussi subversif.