Sortez vos mots d’amour

Demain sera la fête de l’amour. Je n’ai aucune idée qui est saint Valentin ou s’il a même vraiment existé, mais le 14 février, en plein hiver, juste le mot Valentin fait du bien.

Souvent il m’est arrivé de penser que la personne qui n’a rien à manger, qui vit dehors parce qu’elle est sans abri, est bien à plaindre mais que ce n’est rien comparé à celle à qui personne ne dira : « je t’aime », de temps en temps et surtout le jour de la Saint-Valentin. Ces mots si précieux, qu’on a tendance à dire parfois sans y penser, contiennent un pouvoir magique qui permet de se sentir plus grand que nature, mais aussi léger qu’une plume dans le vent. La personne à qui on ne les dit jamais est comme une plante qui, faute de lumière et d’eau, finira par se flétrir.

N’allez pas penser que je suis fleur bleue. Ce n’est pas mon genre. Mais j’ai compris il y a longtemps que ces petits mots, assez insignifiants en fait, veulent dire un nombre incalculable de choses selon le moment où on les dit, de la personne à qui on les dit ou même du lieu qui les entend.

Le dernier « je t’aime » avant de s’endormir près de l’être aimé est comme le timbre qu’on met sur une enveloppe pour qu’elle soit livrée à destination. Il est fait de confiance autant que de tendresse. Il dit qu’à moins d’un grand malheur, on se réveillera ensemble au matin.

« Je t’aime tellement » veut déjà dire autre chose de plus fou et de plus fragile à la fois. Ce sont des mots qui s’accompagnent souvent d’une étreinte à la fois heureuse et inquiète. Le « tellement » peut faire si mal s’il est trahi. À utiliser avec précaution.

L’un des plus cruels se trouve dans ces mots : « Je t’aime aussi. » Il peut avoir deux significations en fait. D’abord, parce que tu m’aimes, je t’assure que je t’aime aussi… Ça ne mérite pas un premier prix, mais disons que c’est acceptable dans certaines occasions. Le pire cependant, c’est celui qui signifie : j’aime quelqu’un d’autre, mais je t’aime aussi. Dur dur à entendre. Ce serait étonnant que ce dernier ne doive pas être suivi d’une longue explication. Attention, terrain dangereux. Vous voudrez sans doute savoir où vous vous situez exactement dans l’équation à trois dont on vient de vous faire part… gros chagrin en perspective, ou peut-être décision de donner du temps au temps pour voir ce que le sort va en décider. Il vous faudra alors assez de confiance en vous pour agir normalement en attendant que vous sachiez où vous en êtes.

« Je t’aime comme un [ou une] malade » c’est trop. Sortez le thermomètre, vérifiez la température. Est-ce contagieux ? Une personne malade ça peut encore aller, mais pas deux en couple. Gardez la tête froide. Dites-vous que tout ira mieux demain quand vous aurez retrouvé votre bon sens tous les deux et que, comme la maladie dont on parle n’est pas couverte par la RAMQ, il vaut mieux se soigner soi-même.

« Je t’aime comme un fou [une folle] ». Là c’est trop. Bien sûr c’est excitant comme déclaration, mais s’il fallait que ce soit vrai, imaginez tous les problèmes auxquels vous seriez exposés. Essayez de négocier quelque chose de moins dangereux peut-être, comme « je t’aime immensément » ou « je t’aime éperdument ». Vous seriez alors dans un registre très élevé mais encore contrôlable. À essayer avec précaution.

Cette année, n’allez pas acheter n’importe quel cadeau en vous disant que c’est juste pour rire. Si vous faites l’effort et la dépense que ça implique, donnez-vous la peine de parler à travers votre cadeau. Dites avec vos mots ce qui vous attache à l’autre personne. Valentin, c’est fait pour ça. Pour dire merci, pour demander pardon… ça dépend où vous en êtes dans votre fabuleuse histoire d’amour.

Le dernier « je t’aime » est peut-être le plus important de toute la vie. C’est celui qu’on va donner ou recevoir au moment de fermer les yeux pour l’éternité. Il faut un amour immense pour laisser partir la personne qu’on aime. On n’y pense jamais, car on n’aime pas penser à ces choses-là et pourtant, elles viendront. Avoir la force de dire « je t’aime et merci de la vie que nous avons eue ensemble », quelle richesse.

Inventez vos « je t’aime ». Rajoutez-y tout ce que vous avez dans le coeur et que vous n’avez pas pris le temps de dire aussi souvent qu’il aurait fallu. Remettez votre pendule d’amour à l’heure. Autrement, la Saint-Valentin va rester une fête ennuyeuse comme les autres années.

Bonne Saint-Valentin. Si vous me lisez, vous savez que moi aussi je vous aime beaucoup.

12 commentaires
  • Normand Bélair-Plessis - Inscrit 12 février 2015 22 h 15

    Et plus encore...

    Et que dire de l'amour que devrait habiter chaque citoyens d'ici, pour s' aimer assez, pour faire un pays. Si, l'amour existe vraiment, bien entendu. ..

  • Denis Paquette - Abonné 13 février 2015 01 h 59

    Je vous aime

    Vous avez raison le dernier je t'aime est le plus important parce que plus rare

  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 13 février 2015 02 h 30

    Une prose pour me réconcilier avec Saint Valentin.

    Votre texte est Splendide, Mme Payette.

    Avant de le lire, j'étais sceptique, mais j'aime bien votre Art, alors je n'ai pu résister et je n'ai pas regretté.

    Je suis admirative de vos talents littéraires et votre analogie du timbre me paraît très raffinée, poétique, et profonde. C'est très bien trouvé et une mirifique figure de style pour qualifier cet incontournable "je t'aime" avant le sommeil, dernière mission dont on s'affranchit avant de clore le chapitre d'une journée: expédier à son conjoint le message qu'il est Indispensable à notre Équilibre, et qu'il constitue ce qui compte au premier chef à nos yeux amoureux.

    Dédé Fortin, autre poète que j'affectionne tout particulièrement, disait pour sa part: "J'ai jamais dit "je t'aime" tout court, j'ajoute toujours quelque chose après, c'est comme ça qu'on voit si on est en amour, "je t'aime beaucoup", ça fait moins vrai..." J'ai toujours trouvé ces paroles criantes de Vérité. Je dis tous mes "je t'aime" sans supplément. Cette expression concise, sans artifice, mais pourtant chargée à bloc du propos le plus lourd de sens: "je t'aime beaucoup mieux qu'intensément, je t'aime tout court"...

    Vous m'avez réconciliée par votre prose Bienfaisante avec cette fête que j'ai toujours boudée. Étant jeune très garçon manquée à qui les notions de coquetterie font dramatiquement défaut, année après année, je n'ai jamais reçu aucun valentin de mes 5 à mes 17 ans. Amalgammée aujourd'hui à un autre de "Rejet de la petite école", nous n'avons jamais souligné la St-Valentin en 7 ans. Ce n'est pas une fête où on a l'habitude de célébrer.

    Parce que vous avez écrit un remarcable papier sur la force des mots, je ferai un effort cette année pour plus qu'un autre jour souligner tout le Bonheur que j'éprouve à partager sa vie.

    Merci de partager votre Grandeur d'Âme et votre prodigue plume.

    En vous souhaitant des milliers de "je t'aimes" avant d'aboutir à l'Ultime, celui qu'on emporte avec soi près de la terrible Perséphon

  • Gaston Bourdages - Inscrit 13 février 2015 03 h 43

    J'aime comment...«Beaucoup, passionnément...

    ...ou par une des façons que vous décrivez fort bien madame Payette? J'aime tout court...sans luxuriant fard. Eh oui!, je m'exprime encore en «JE» sachant aussi que «ça» déplaît. Que voulez-vous, j'essaie, au lieu de parler des «autres» de bafouiller sur moi et surtout mais surtout avec moi, question de mesurer... Dire «je t'aime» serait-ce aussi se donner rendez-vous avec cet adage qui dit: «faire suivre les babines des bottines» Ah! la cohérence entre le mot et le geste. Dire «je t'aime»...une possible rencontre avec la fragilité et la force. Combien d'histoires dans tous ces «Je t'aime...» ! Je suis privilégié avec tant de mercis à formuler. D'un survivant de l'amour...
    Sans prétention
    Gaston Bourdages, Auteur
    http://unpublic.gastonbourdages.com

  • Hélène Gervais - Abonnée 13 février 2015 07 h 01

    Quel changement ...

    Wow madame Payette, c'est tout un texte que vous avez écrit là. Ça fait changement des complaintes écrites trop souvent à mon avis. Ça fait du bien de vous lire avec ce sens de l'humour que vous avez. Merci